LA CHASSE A L'ELEPHANT

3 - LA CHASSE A L'ELEPHANT

Avant mon arrivée, il avait été prévu une chasse à l'éléphant, pour le samedi suivant, pour me plonger dans la vraie vie africaine. Sur la rive nous attendait Duché. Lui et LD avaient travaillé ensemble sur un chantier forestier, avant que ne soit demandé, à mon futur époux, par la direction, de choisir entre les arbres de la société ou les crocodiles du pays, dont il s'occupait un peu trop assidûment. Nous devions dîner, avant de partir en Land Rover, jusqu'aux abords des lieux où des éléphants avaient été repérés par un passage peu discret dans des plantations de bananes.

Duché avait, visiblement, fait de méritoires efforts pour nous recevoir.  Sur le centre de la table recouverte d'un pagne, raide d'amidon, trônait, royal, dérisoire et superbe un petit pot de caviar ! Quatre couverts étaient mis. Je vis passer une rapide gêne sur son visage, sans comprendre tout d'abord pourquoi il me demandait, un peu timidement, si cela ne me dérangeait pas que Thérèse mangeât avec nous. LD manifesta sa désapprobation et moi je rassurais ce brave Duché, puisqu'elle était sa compagne, pourquoi Thérèse ne partagerait-elle pas notre repas ? Mais j'assistais, ce soir-là, à un savoureux mini drame. Duché m'invita à me servir de son Sévruga qu'il avait certainement eu beaucoup de mal à se procurer et qui avait dû faire un petit trou dans son budget d'agent forestier débutant.  Après quoi, il voulut servir Teresa qui repoussa sa main, émettant un sifflement, mi mépris, mi dégoût :

- Je veux pas la chose là, je connais pas !

Son blanc lui expliqua, calmement, d'où venait cette chose, ce qui en faisait son prix, la rareté des occasions qu'elle aurait peut être d'en manger. Rien n'y fit, Thérèse était à la table des blancs et bien décidée à marquer son territoire :

- Appelle le boy !

Duché s'exécuta. Une fois le boy arrivé de sa cuisine, menton relevé, les yeux mi-clos, attitude physique du mécontentement muet chez les boys, Thérèse, boudeuse, demanda à Duché de commander pour elle du riz. Evidemment, grain pour grain, au poids, elle ne perdait pas au change.  Le boy repartit vers son domaine, marmonnant dans son dialecte. Nous bavardions depuis un bon moment déjà, les grains noirs étaient terminés, les blancs toujours pas arrivés et le visage de Thérèse se renfrognait de plus en plus. Duché essayait de l'intégrer à la conversation et elle, superbement dédaigneuse, tournait la tête et ignorait ses efforts d'apaisement.  Dans le fond, je comprenais cette petite. Si elle ou l'une de ses consœurs,  dont certains blancs faisaient une consommation méprisante, le lit ok après virée, il n'y avait pas de raison de ne pas faire de caprice vengeur quand on lui en donnait l'occasion. Le boy allait, venait, changeait les couverts, apportait le plat suivant et toujours pas de riz. Le boy jubilait. Thérèse fulminait.  Elle se leva brusquement, se cala dans un fauteuil et se mit à pleurnicher sans larme, dans son coin.

-  C'est un bandit, il sert la blanche et il veut pas me servir moi ! Fous le à la porte !

Duché tenta de la calmer. Il était partagé entre le désir de la satisfaire, sans pour autant engueuler le boy qui, visiblement, manifestait la plus grande mauvaise volonté à servir la mousso du blanc qui devait, par ailleurs, considérablement l'embêter, en exprimant sa position dans la maison. Evidemment, pour lui, par tradition, c'était la femme africaine qui devait servir l'homme et, mousso de blanc ou pas, il n'appréciait pas que les rôles soient inversés. Il savait bien qu'il finirait obligatoirement par servir cette gamine, mais il ne voulait pas lâcher tout de suite du terrain sur ce qui chatouillait son honneur.

Peu après, tout rentrera dans l'ordre et, le repas terminé, nous partirons, tous les trois, accompagnés du pisteur, dans la land-rover du chantier. La chasse n'intéressait pas du tout Thérèse. Le pisteur connaissait tous les environs du chantier. Une carabine lui était attribuée par la société et il parcourait, tous les jours, en forêt, de nombreux kilomètres, en quête de viande pour l'approvisionnement des travailleurs du chantier. Les phares du véhicule perçaient une nuit dense, opaque et, en dehors des quelques mètres qu'ils éclairaient, on ne distinguait rien dans cette masse végétale qui semblait se refermer sur nous après notre passage. La piste que nous avions empruntée n'était plus utilisée depuis plusieurs mois et devenait, par endroit, très étroite. Sur la Land Rover, fouettée de part et d'autre par des branchages, s'accrochaient, par moments, des touffes de feuilles, danse folle et désordonnée, avant de retomber sur la terre humide. De grandes ornières et des termitières en construction, en plein milieu du passage, nous soulevaient de notre siège, nous faisant parfois tâter la rigidité de la toiture et nous envoyaient les uns contre les autres, sans ménagement.

Nous n'avions pas parcouru plus d'une dizaine de kilomètres qu'une brutale embardée nous projeta dans les matitis. Et, brusquement, le silence ! La direction de la voiture venait de lâcher. Il ne nous restait plus qu'à continuer à pied.

Chasse envolée, éléphant sauvé, nous voilà en route pour un chantier voisin où vivait, seul, un agent français nommé Lebeau.

Les hommes avaient décidé que nous dormirions chez lui et qu'il nous ramènerait le lendemain. Quatre ou cinq kilomètres à parcourir avant d'atteindre ce chantier.

J'enlevais mes nu-pieds en matière plastique, pas vraiment idéal pour marcher sur le sol détrempé, les fourrais dans les poches de mon pantalon. Les plantes de mes pieds, pourtant habituées aux escarpins, prirent rapidement un réel plaisir au contact chaud et doux de cette terre. Très peu de pierres, la marche était donc facile. Elle le fut jusqu'au moment où la seule torche électrique rendit l'âme. Ah ils devaient bien se marrer nos pachydermes !

Nous avancions dans la nuit, guidés par la pensée de la route, tache plus claire sur l'horizon, avec parfois un juron lorsque l'un de nous trébuchait sur un obstacle imprévu. Nous marchions déjà depuis au moins deux heures, quand, brusquement, j'eus la sensation d'une différence dans la consistance du sol, pas la boue caillouteuse d'un nid-de-poule, non, une sorte de mouvance chaude et visqueuse, puis mon genou heurta quelque chose de dur. Je demandais aux hommes de m'attendre et allumais mon briquet. Horreur ! J'avais les deux pieds dans une marre de vers qui grouillaient de toutes part, dans un cadavre d'éléphant en état de décomposition avancé, très avancé. Sans m'en apercevoir, pas particulièrement nyctalope, j'avais mal évalué la courbe d'un tournant et je m'étais enfoncée de quelques mètres dans un fourré où l'éléphant était venu mourir. L'abandon de cette piste protégeait sa dépouille. Les villageois ne l'avaient pas repérée et l'on distinguait les deux défenses. La putréfaction était trop avancée pour savoir si la mort résultait de blessures par balles ou sagaies ou si elle était naturelle. Je tentais de dépasser mon écœurement et sautais d'une jambe sur l'autre pour me débarrasser de ces petites bestioles, dérangées dans leurs festins.

 Nous avons continué notre route encore longtemps avant d'entendre les premiers bruits du chantier et de distinguer des lumières.  Il était presque deux heures du matin, ce samedi soir de fête. Quelle fête ? Aucune importance, des tas d'événements peuvent être sujets à fête. Les tam-tams retentissaient furieusement, de nombreuses bouteilles vides de Kirabi dormaient au pied des buissons. Lebeau nous offrit l'hospitalité et un pantalon propre. Il appela son boy pour qu'il nous apporte des seaux d'eau chaude. Avant de nous coucher, nous sommes allés dans la clairière. Des tabourets étaient disposés en cercles, autour des danseurs, hommes et femmes, dans la faible lueur des lampes tempête.

Mouvements rythmés de saccades un peu raides, piétinements lourds, puis d'une brusque détente, les jambes des hommes qui se déplient, montent, retombent. L'eau, le feu, la terre, les femmes, les esprits, les chants presque des onomatopées, le balancement des hanches, les bustes penchés, danses transmises de génération en génération, venues des débuts de l'Afrique. Seulement, maintenant, il y avait le pagne ou la chemise fabriqué en Hollande ou à Lyon. Une vieille femme, à l'air rébarbatif et à l'haleine kiravi, vint manifester sous mon nez le mécontentement que lui procurait notre présence. Visiblement, ce soir-là, les blancs étaient de trop !

 De retour à la case, Lebeau nous répartit les places dans son unique chambre. Il fut convenu que lui, LD et moi, dormirions dans le vaste lit en bois, construit sur place, vaste mais qui ne pouvait cependant recevoir quatre personnes. Aussi, Duché s'installa-t-il au pied du grand lit, sur des coussins de fauteuil rassemblés dans un drap.

 Partout, l'Afrique s'éveille tôt ! J'ouvris l'œil, encore lourd de sommeil, réveillée par des bruits de voix, de vaisselle, l'odeur du feu de bois et le comique de la situation m'apparut dans l'instant même : j'avais dormi entre deux hommes et dans mon sommeil agité, j'avais posé l'un de mes bras sur la poitrine de Lebeau qui, les yeux grands ouverts, raide de gêne, n'osait pas bouger. Les autres dormaient encore. Je mis fin à sa gêne, m'excusant d'avoir pris tant de place, passais par le coin cuisine où, dans une grande casserole noircie, chauffait de l'eau. Avec un gobelet d'émail, je pris un peu de cette eau dans laquelle je mis un sachet de thé à infuser et je sortis.

 En cet endroit, au Gabon, pratiquement sur la ligne de l'équateur, la forêt s'étend, haute, sombre, dense et le soleil traverse, avec peine, la frondaison, sème des milliers de confettis d'or sur le sol.

 Pour les besoins du chantier, un carré d'une centaine de mètres de côté avait été défriché, laissant la place à une case, un atelier-garage, une cabane en tôle ondulée, réserve de vivres et pièces de rechange. Plus loin, grosses bêtes immobiles, les puissants engins nécessaires au défrichement, à la sortie et au levage des billes de bois, puis un sentier aboutissait à une autre clairière, le camp des travailleurs. Je respirais la terre, les arbres, putréfaction douceâtre, la mort, la vie, la violence, la paix. Je prenais brutalement la juste proportion de notre importance, de notre passage tellement illusoire, face à l'immuable, l'inaccessible, le divin, la beauté pure.

 Ce fut aussi l'ivresse animale, sensuelle, la rencontre en face de cet absolu. Je sus, à cette seconde, une semaine après mon arrivée sur cette terre, qu'entre l'Afrique et moi ce serait une histoire d'amour, sauvage tendre et indélébile.

N'OUBLIEZ PAS LA SEMAINE PROCHAINE :

4 - PALUDISME et MARIAGE

 Les semaines suivantes s'écoulèrent à un rythme lent, paresseux, qui n'avait jamais vraiment été le mien.

Date de dernière mise à jour : 27/08/2026

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