
PALUDISME et MARIAGE
Les semaines suivantes s'écoulèrent à un rythme lent, paresseux, qui n'avait jamais vraiment été le mien. Cependant, chaque jour était une découverte. Nous nous levions tard, écrasés de chaleur sous le toit de tôle. La nuit, je me levais une ou deux fois pour me rafraîchir à la pluie tiède qui tombait du seau et, sans m'essuyer, regagnais la moiteur de l'abri moustiquaire. Une nuit, je fus réveillée par une douleur vive à la jambe, dans le pli du genou. J'attrapais à tâtons, la boîte d'allumettes que je gardais sous l'oreiller et allumais la lampe tempête posée sur le sol de ciment. L'objet du délit s'agitait, se tordait sur le drap, une scolopendre dérangée dans sa progression et qui, furieuse, avait lâché sa réprobation sous la forme d'une brûlure de cigare acide, vraiment cuisante, et je ne disposais de rien d'autre pour me soigner qu'une vague crème supposée adoucir l'effet des piqûres de moustiques. J'attendis les effets du venin, mais, soit j'étais d'une particulière bonne constitution, soit je n'avais que peu dérangé la bête. Rien ne vint, si ce n'est une plaie qui suinta, puis sécha, me laissant pour longtemps une tâche brune.
En revanche, ce qui vint un jour, bien que j'aie pris consciencieusement un comprimé quotidien de nivaquine, ce fut une magistrale crise de paludisme. Il faut dire que ces diptères vrombissants avaient fait un vrai festival de chair fraîche sur moi, dès mon arrivée. Brusquement, au milieu d'une journée, alors que la chaleur était à son maximum, la sensation de se mouvoir au ralenti, les membres lourds, les objets aux contours incertains et puis le froid, le froid qui s'insinue, vous investit comme un courant d'air traversant des milliers de fissures, tandis que le mal transpire son poison. J'ai su que j'avais vaguement déliré pendant vingt quatre heures, parlant beaucoup, racontant les nuées de papillons que ma fièvre me faisait voir, vivre et virevolter dans la chambre, dans mes brumes. Je reconnaissais, par moment, le seul médecin de l'hôpital, un français, qui venait à intervalles réguliers me faire des piqûres. Je sortis de ces fièvres avec quelques kilos en moins, toujours cela de gagné, les jambes un peu molles et un appétit féroce.
Justement, l'appétit ou la gourmandise, ce n'était pas le moment de les laisser parler, mais, au contraire, de les mettre en veilleuse. J'avais, jusque là, un peu engourdie par ce changement de vie, vécu dans une certaine insouciance matérielle, tout en pressentant qu'il faudrait bien regarder un jour proche le problème en face. Depuis mon arrivée, j'allais au magasin de vivres du village, y prenait les conserves, la viande congelée venue de Port-Gentil ou de Libreville et je signais un bon, qui s'ajoutait à de nombreux autres, ce que j'appris un jour par la gérante. De retour à la case, il me fallut bien briser l'insouciance, pour faire le point sur l'état de nos finances communes. Celui-ci fut d'ailleurs bref : LD avait plusieurs centaines de milliers de francs CFA de dettes, quelques autres en plus que je soupçonnais vaguement, et moi, je n'avais que les mille francs français avec lesquels j'étais venue. Il fallait aussi faire le point sur notre attente passive.
Je marchais sur la butte longeant le fleuve et, comme j'arrivais devant l'hôtel des Tixier, une idée me vint. La dèche, dans ce pays, n'était pas spécialement triste. Il faisait chaud, il faisait beau, pas de boutiques accrocheuses, pas de cinémas, pas de restaurants gastronomiques, de gadgets, de meubles à dénicher, bref aucune tentation ; seul impératif, mais incontournable : se nourrir ! On pouvait, pour de très modiques sommes, acheter aux petits vendeurs qui passaient le matin à la case, des légumes et des fruits locaux mais la viande restait chère pour une bourse vide. Comment faisaient nos lointaines ancêtres quand n'existaient pas de magasins ? Elles devaient certainement aller voir la copine de hutte, pour échanger un morceau de viande contre quelques racines. Ok, nous allions vivre de troc !
À l'arrière de la case, sur la pente descendant vers le marigot, vagabondaient, en toute liberté, des moutons, des poules, des chèvres, attirés là par les quelques salades et haricots que LD faisait pousser. A qui appartenaient-ils ? Et leurs propriétaires eux-mêmes, en connaissaient-ils le nombre ? Je ne savais pas ! Ici, les animaux errent en grande liberté, comme le font les hommes. Ma décision était prise : ce jour-là, je ferais mon premier safari mouton. Madame Tixier, m'ayant invitée à partager sa table familiale, je lui demandais si elle serait intéressée par des morceaux de mouton pour son restaurant, que je pourrais éventuellement lui échanger contre du beurre, des pâtes, de l'huile. Elle était tout à fait d'accord, même la tête, me dit-elle, lui convenait. Elle la coupait en deux parties et la faisait griller, son fils adorant cela. Cette femme discrète n'était pas dupe, mais à partir de ce jour jusqu'à notre départ de N'Djolé, nos échanges fonctionneront parfaitement. Toujours avec une extrême délicatesse, elle rajoutait souvent des suppléments sous forme de chocolat ou autres petites douceurs. Cet après-midi là je pris le fusil, un calibre douze, posait le canon sur le rebord de la fenêtre de la salle d'eau et le premier mouton qui s'arrêta, trépassa dans un paradis de salade, une feuille à la bouche.
Le plus dur restait à faire, le découper ! Moi, qui ne savais même pas plumer ni même vider un poulet ! Le coup de feu n'avait rien éveillé aux alentours. Je portais la bête dans le bac à douche, lui attachais les pattes arrières avec une corde que je suspendis à une poutre. J'essayais de rassembler mes souvenirs d'enfant, lorsqu'on tuait le mouton le 15 août, dans un petit village d'Italie, au cours de mes vacances familiales. Cette première découpe fut une vraie boucherie et je demandais pardon au dieu des ovins de tant malmener l'une de ses créatures. Je pataugeais dans le sang et mes bras étaient complètement rougis, tandis que je maniais le couteau et la machette au hasard des os et des tendons. Même Dracula n'aurait pu reconnaitre les siens ! Nettoyer le carnage fut tout aussi long, mais j'étais satisfaite de mes tas de viande, gigots, côtelettes, tout y était, esquilles en plus, mais de quoi manger pour deux ou trois semaines, avec une partie de la viande et mon troc.
Quelques jours plus tard LD était de retour, sans nouvelles particulières. Il fallait attendre ! Un soir, alors que nous lisions à la lumière, aussi chauffante que bruyante, de la pétromax, nous entendîmes des coups frappés à la porte d'entrée. C'était le sous-préfet de N'Djolé, chargé de notre mariage. Il avait visiblement été très fier, au moment de notre requête, mais un peu embarrassé. Le brave homme n'avait jamais marié d'européen et il voulait y mettre les formes. Pour cela, il avait fait un saut à Libreville, pour avoir des renseignements plus précis, quant aux discours à tenir et au cérémonial à apporter.
Il nous avait seulement demandé nos passeports et nous avions fixé une date. Que c'était donc simple, de se marier dans ce pays ! Ces facilités administratives m'émerveillaient, moi, que les seuls mots : " trois exemplaires " faisaient, et font toujours fuir, quitte à perdre toute manne étatique. En fait, il venait nous annoncer qu'il ne pourrait pas officier à la date prévue, car il devait répondre à une convocation, auprès de son ministre de tutelle, dans la capitale. Il nous proposait le 24 février, c'est-à-dire le surlendemain, si nous étions d'accord. C'est ainsi que, deux jours plus tard, nous nous sommes retrouvés, prêts à nous marier, devant la minuscule sous préfecture du district de N'Djolé, région du Moyen-Ogooué. Devant, oui, mais Monsieur le sous-préfet n'était pas content et sa porte restait fermée. Celle-ci s'entrebâilla juste de quelques centimètres et l'officiant en second nous tendit un papier sur lequel nous pûmes lire ces mots graves :
- Le mariage doit se faire dans un minimum de solennité et une tenue digne.
Effectivement, la tenue du marié était assez éloignée de ce qu'il avait pu voir sur des photos ou des revues françaises. Mon témoin était ma jolie petite voisine de case, aux dialogues conjugaux orageux. Pour elle, en robe classique, et moi, en ensemble, dans lequel je crevais de chaud, il ne devait pas y avoir de problèmes majeurs, mais il en allait tout autrement pour les hommes, témoins et marié. Ils étaient, outrage à sous-préfet, en short et chemise et LD avait même tenu à conserver ses chaussures préférées dans le quotidien, c'est-à-dire pieds nus. Cela ne convenait pas à Monsieur le sous-préfet ! Retour à la case départ, dans la voiture du témoin, monsieur Coron, le gérant local de la SHO, en passant par une première halte chez lui, pour récupérer cravates et costumes et une deuxième, chez nous, à la recherche plus problématique. LD ne possédait pas de cravate ! Le témoin remédia à ce manque, mais pour le costume, accroché sur la corde tendue dans la salle d'eau, c'était plus difficile. Il sentait la moisissure et des mouches maçonnes avaient élu domicile dans la doublure, pour y construire leur nid de terre rouge. Il fallut secouer, brosser avec le seul accessoire en notre possession, une brosse à dents, démonter les édifices de ces bâtisseuses et arroser le tout d'eau de Cologne. Cette fois, Monsieur le sous-préfet, qui devait nous regarder venir à travers les lattes des persiennes, se montra satisfait et nous accueillit, dans un costume brillant comme du lamé. Mais où avait-il pu dénicher un tissu pareil, avec un sourire assorti ? On ne lui gâcherait pas son acte numéro un du registre d'état civil !
C'est ainsi que je me trouvais dotée d'un mari et d'un livret de famille datant de l'administration coloniale, sur lequel on avait soigneusement couvert d'X majuscules les mots : " liberté, égalité, fraternité ", pour les remplacer, au-dessus, par les mots : " union, travail, justice ". Le reste s'écrivait avec force pleins et déliés. La date du 28 février avait été conservée, ce n'était qu'un détail. On n'allait pas gâcher tant de soins et d'applications pour si peu, d'autant que la maman, à huit mille kilomètres de là, était consentante. Dans un bel élan de solidarité, la vingtaine d'européens, vivant à N'Djolé, s'étaient proposés pour s'occuper de tout, c'est-à-dire du repas, de la musique et leurs boys respectifs défilèrent les uns après les autres, apportant plats et boissons, tourne-disque, disques et vaisselles. Pour ma part, j'avais dû me contenter de faire un couscous avec du matériel prêté. Côté mouton, j'étais servie et il y avait les légumes du jardin.
N'OUBLIEZ PAS LA PROCHAINE SEMAINE :
5 - NOUVELLE CHASSE A L'ELEPHANT.
Nous allions souvent passer la soirée dans ce que nous appelions la case des célibataires...