5 - VRAIE CHASSE A L'ELEPHANT.
Nous allions souvent passer la soirée dans ce que nous appelions la case des célibataires. Ils étaient quatre, venus passer leur service militaire, au titre de la coopération, au service des travaux publics. Ils habitaient une grande case, disposaient d'un vieux boy, cuisinier génial, et vivait dans une joyeuse insouciance. Nous étions plus particulièrement copains avec l'un des quatre, Claude, qui devint et restera un ami. Il dirigeait la construction d'un pont sur la rivière Banga, à Ebel, un peu au nord de N'Djolé et nous l'accompagnions quelquefois dans ce village où ce pont, s'il apportait le progrès en remplaçant le bac, enlèverait certainement beaucoup de quiétude.
Un jour, nous décidâmes d'une chasse à l'éléphant, dans les environs d'Ebel. Le village nous fournirait un pisteur. Nous fûmes sur place, au lever du jour, LD harnaché pour la chasse, Claude et moi, armés de nos seuls appareils photos et caméras. La marche lente, la progression difficile, il fallait ouvrir le passage à la machette. La végétation était dense, la vue ne portait guère à plus d'une quinzaine de mètres et, bien sûr, il régnait une prenante chaleur d'étuve, la moiteur totale dans cet univers clos. Nous avancions en évitant au maximum les griffures végétales, ce qui ne m'empêcha pas, à un moment, de recevoir en pleine ouverture de ma chemise, un nid de ces minuscules fourmis bruns rouges qui, par leur dépôt, sur la peau, d'une sorte de venin, laissent l'épiderme de la même couleur, avec, en prime, une cuisante douleur. Je n'avais, bien évidemment, rien sur moi qui puisse atténuer cette sensation de peau arrachée sur le cou et la poitrine, mais je continuais à marcher, sans broncher. Il ne serait pas dit qu'une femme se plaindrait pour un petit bobo de la sorte !
Nous avancions depuis trois ou quatre heures, parlant peu, essayant d'estomper au maximum les bruits de notre percée quand, brusquement, le guide s'arrêta, levant une main en signe d'arrêt. Nous n'avions encore rien vu, mais, lui, se mouvant dans son élément naturel, pointa un doigt sur le rideau végétal et au bout de quelques secondes, attentive, je pus distinguer une masse d'une couleur sombre. A quelques mètres de là, un éléphant sommeillait, la tête appuyée contre le fût d'un arbre. Seule, une partie de la volumineuse masse était visible de l'endroit où je me tenais, en arrêt. LD arma son fusil. Claude et moi reculâmes latéralement, avec précaution, cherchant dans cet enchevêtrement exubérant, le meilleur angle possible pour des prises de vue. Le pisteur avança encore, cherchant dans un silence quasi total, à amener le tireur le plus près possible et dans le meilleur axe. Et puis, tout se passa très vite, le coup de feu qui résonne, amplifié par la voûte végétale, incongrue dans cet univers premier, et le formidable barrissement de la bête, seulement blessée, qui nous sent, maintenant, nous voit peut-être, reconnaît l'ennemi, assurément.
Vite, un abri ! En l'occurrence, la plus proche souche d'arbre, un fromager et ses sécurisants contreforts. La bête, affolée, furieuse, fonce vers nous. Je n'ai pas le temps d'atteindre l'arbre. Le très étroit sentier naturel présente, à cet endroit, une sorte de Y. Il a été créé par l'éléphant et sa compagne que l'on entend à ce moment-là crier sa colère et son inquiétude. La forêt semble subitement peuplée d'éléphants. Le sol boueux, glissant dans lequel je m'étale et m'englue me retient. Dans un réflexe idiot, je tiens bien haut les bras pour épargner les appareils et dans le film qui se déroule à toute vitesse devant mes yeux, je me vois et je m'en veux, toujours dans une violente rapidité, de ne pas lâcher ces dérisoires objets et me libérer les mains pour me sortir de ce bourbier qui colle à mes vêtements, quintuplant leur poids. La bête fonce, je la vois là, au bout de moi, me semble il, je vois son œil, petit, vif, direct, presque un œil humain. Pourquoi tirer sur une si belle bête, si gracieuse, dans la mouvance qui efface toute lourdeur du volume, la trompe relevée prolongeant la large face aux oreilles déployées ? Pourquoi cela m'apparaît-il en ce moment précis ? Flashs multiples, flashs, j'enregistre tout et je suis fascinée par cet animal superbe. Il doit me voir, je ne suis qu'à quelques pas de lui, il ne peut pas ne pas me voir et me sentir, malgré mon immobilisme. Pourtant il choisit l'autre branche du Y et je ne vois plus qu'un imposant postérieur sur lequel se referme le feuillage. Le tout n'a duré que quelques secondes. Claude et le pisteur sortent de leur abri, puis LD nous explique qu'il n'a pu tirer un deuxième coup, son arme s'étant enrayée. Le pisteur, qui me voit au milieu de ma boue, me dit que :
- Vraiment, Madame, tu as gagné la chance, ça c'est sûr !
On me sort de là. Je m'ébroue, secoue la gangue de terre molle et lourde. Mes chaussures basses sont enfuies et je n'en retrouve plus qu'une. Je la laisse sur place car une seule ne me servirait pas à grand chose. En fait, si l'animal a choisi de m'ignorer, c'est probablement que son instinct la guidait vers un marigot au bord duquel les traces de sang sur les feuilles nous ont amenés. La première et unique balle l'a touchée. Quel bienfait de retrouver un bout de ciel, au-dessus de nos têtes, après cette étouffante chlorophylle ! Et, pourtant, le pire reste à venir. Nous avons suivi longtemps les traces de la bête blessée, qui fort heureusement ne devait l'être que très légèrement, en raison de la faible puissance de l'arme utilisée. En fait, j'espérais, sans rien dire, que nous ne la retrouverions jamais ! Injustice de la nature, délit de sale gueule, je devais, dans les années qui suivirent, tuer des dizaines de gavials, sans remords, mais jamais plus, dans mon esprit, un éléphant ne serait lié à un fusil, même si ce jour-là ce n'était pas mon doigt qui avait appuyé sur la gâchette.
Au bout d'un certain temps il fallut bien nous rendre à l'évidence, nous avions perdu les traces de la bête et, par la même occasion, nous nous étions perdus. A certains repères, nous nous aperçûmes que nous tournions en rond et là, la soif, la vraie, pas celle des jours d'été quand on s'assoit avec bonheur devant un verre, mais celle qui fait gonfler la langue quand on ne salive plus qu'avec difficulté, arriva. Nous avions déjà transpiré plusieurs fois dans nos vêtements mais plus une goutte ne perlait maintenant sur notre peau. Nous marchions, marchions et je comprenais mieux cette triste anecdote que j'avais entendue, rapportant qu'un avion, tombé dans la brousse épaisse à quelque cent mètres seulement d'une route, n'avait été retrouvé que deux années plus tard.
Impression de labyrinthe, tapissé de plusieurs épaisseurs de moquette verte, impression d'étouffement, l'embarras se lisait sur le visage fermé du pisteur. Son honneur était en jeu. Un pisteur, ce n'est pas supposé se perdre ! A un moment, nous sommes tombés sur de minuscules flaques boueuses et, sans aucun souci des microbes galopants et sournois, je me suis jetée à plat ventre sur cette eau, la buvant, la plaquant sur mon visage et mon cou et, comme la brousse est aussi généreuse, nous avons trouvé, un peu plus tard, une liane d'eau. Le pisteur en coupa une partie, long tuyau gorgé d'eau et nous le tendit. Elégamment, les hommes, tout aussi assoiffés que moi, m'en laissèrent la primeur. Cette eau, suintant goutte-à-goutte, était absolument délicieuse, fraîche, pétillante comme un soda. Elle me redonna une énergie défaillante. Quelques instants plutôt, j'avais eu des idées de meurtre, exacerbée contre LD qui nous sifflait dans les oreilles :
- Vous entendez les glaçons qui font gling gling gling dans le verre ?
Les heures passaient et l'obscurité doucement commençait à s'étendre. Je me serais bien écroulée sur place, au pied d'un arbre, pour dormir des heures et des heures, maintenant que la soif s'estompait, assagie. De toute façon, si dans la demi-heure qui suivait, nous n'avions pas retrouvé le village, il nous faudrait envisager de dormir dans le sous-bois, où l'effet de serre diminuait peu à peu. Oh, rien d'une fraîcheur printanière, mais juste de quoi rendre la progression moins pénible.
C'est alors, que dans le lointain, nous arriva le bruit du passage d'un camion, puis d'un autre. Nous marchâmes encore un moment dans la direction d'où venaient les bruits de la civilisation, avant d'arriver, comme si on avait soulevé le rideau, au bout d'un long couloir sombre, sur la piste lumineuse, flamboyante des derniers clins d'œil du soleil. Le pisteur, soulagé, nous fit les honneurs de sa case. Il appela les femmes qui nous distribuèrent des canaris d'eau fraîche qui valaient bien, à ce moment-là, le meilleur des cocktails. Puis les femmes me prirent les mains, elles ne parlaient pas le français mais, par le geste, me firent comprendre que je pouvais me laver, si je le désirais. Elle m'emmenèrent dans une petite cour intérieure, apportèrent une grande cuvette en émail et dans ce mignon harem villageois, je me laissais aller à une délicieuse passivité. Leurs gestes étaient nets précis et doux.
Elles me déshabillèrent et, agenouillée dans la cuvette au fond tapissé de fibres végétales, je les laissais me laver, ce qu'elles faisaient avec une ferme délicatesse. Elle puisait l'eau avec des gobelets aux couleurs vives, dans un fût d'essence découpé, posé sur un foyer, dans un coin de la cour. Elles riaient de mes différences, cheveux, couleur de la peau, puis la plus jeune me tendit des pagnes propres aux teintes d'automne. J'en pris un dans lequel je m'enroulais et un autre, en guise de serviette, pour sécher mes cheveux. Je me sentais de nouveau en pleine forme. Bienheureux mécanisme du corps, prompt à si vite récupérer ! Tandis que la plus âgée me passait sur le cou une sorte de pâte argileuse à l'odeur infecte, mais qui fit complètement disparaître les derniers picotements, souvenirs des sangounas du matin.
N'OUBLIEZ PAS, LA SEMAINE PROCHAINE :
6 - FORCES OCCULTES ET SCHWEIZER
Ce village d'Ebel devait également me faire entrapercevoir la présence puissante et omniprésente, existant dans toute l'Afrique, de la croyance aux forces occultes...