LE CHAT SAUVAGE

8 - LE CHAT SAUVAGE

 Ce soir-là, comme nous repartions, après tous ces récits, madame Tixier me confia un petit chaton, à peine sevré. Elle devait mettre, le lendemain, du dératisant dans tous les coins et recoins de l'auberge et souhaitait que je lui garde le bébé chat au pelage noir, le temps que le produit fasse son effet. Celui-ci s'accoutuma fort bien au changement de case, folâtrait comme tout jeune animal, bondissant après mouches et moustiques et quémandant des caresses, accueillies par un reconnaissant ronronnement. Il partageait nos repas devenus très frugaux, faisant, comme nous, la fête, les jours où nous puisions dans notre pécule léger, pour nous offrir somptueusement une boîte de pilchards, achetés à la boutique africaine, qui changeait agréablement du mouton quasi quotidien.  Encore aujourd'hui, ce peu onéreux poisson, conservé dans des boîtes ovales, évoque pour moi les plaisirs les plus gourmands. La joyeuse insouciance de la petite bête se trouva brutalement interrompue, une nuit, où nous fûmes réveillés par ses miaulements apeurés, les bruits d'une lutte, suivie d'une cavalcade et du flop du chaton sautant sur la moustiquaire. J'eus juste le temps de me dégager des plis du fin tissu, d'allumer la mèche de la lampe tempête, pour apercevoir sur le rebord d'une fenêtre, absolument superbe, les yeux d'or, le corps ramassé, prêt à s'enfuir, un chat sauvage. Il disparut dans la nuit, tandis que le chaton poussait de déchirantes plaintes et qu'une tache de sang s'étalait sur le drap. Il était complètement terrorisé et une large et profonde entaille fendait sa gorge.

Nous décidâmes de tendre un piège au visiteur du soir, pour le cas où il aurait quelques envies de récidive. Nous n'eûmes pas longtemps à attendre. La nuit suivante, le chat blessé, qui dormait au pied du lit, à l'abri de la moustiquaire, un bandage maison autour du cou, émit de brusques sons cassés, hérissé de peur, sur ses pattes. Aussitôt, je me saisis d'une lampe torche glissée entre le bois du lit et le matelas et dans une parfaite synchronisation, d'une brusque tension du poignet LD et moi refermions le piège.

Avant de nous coucher, nous avions mis au point un piège très simple : chacun de nous avait noué, autour de son poignet, une corde reliée au bois, maintenant les volets ouverts. Nous les laissions souvent entrouverts, pour laisser passer le léger souffle de la nuit, apportant une illusion de fraîcheur. En tirant brusquement sur cette corde vers nous, les deux ouvertures se trouvaient closes en un instant et coupaient ainsi toute retraite au fauve, petit fauve certes, mais pas animé des meilleures intentions. Par la porte ouverte, l'animal se glissait sans bruit dans le salon. LD prit un oreiller, en guise de bouclier, et une machette de sa main libre. Je le précédais avec la torche. Du salon de la cuisine, la bête se déployait en bonds immenses, d'un côté à l'autre, à la recherche d'une fuite possible. Puissant instinct de survie qui anime l'homme ou la bête ! Nous étions seulement à deux mètres de l'animal, sentant son odeur puissante de bête traquée, acculée dans un angle de cette pièce vide, celle qui nous servait d'abattoir. Il était splendide, non par son pelage légèrement zébré, grisâtre, mais par son orgueilleuse posture. C'est d'une noblesse téméraire avec laquelle il nous faisait face, ses yeux jaunes à la pupille réduite à un mince filet, qui passaient sur nous de l'un à l'autre, avec un tranquille dédain, quand, d'une fulgurante détente, il s'engouffra dans l'espace étroit créé par l'absence des lattes de bois du volet clos, cassées depuis longtemps. Sur l'espace, extrêmement réduit, pour un animal du double de la taille d'un chat domestique, il restait des lambeaux de peau. La nuit l'emporta, nous ne le revîmes jamais. Le petit blessé put achever sa convalescence en toute quiétude. En revanche, l'appareil a ronron était définitivement cassé. Il y avait bien les vibrations, mais plus le son.

 Le moment de quitter N'Djolé arriva alors, pour nous. Je ne savais pas quels avaient été les accords entre Daniel et LD, ce dernier n'étant pas très clair là-dessus. Il partait, dans quelques jours, pour le Congo ex-belge, devenu Zaïre depuis peu, par le train suivant. Un assez long périple, via Brazzaville, cela, me dit-il, pour des raisons d'impôts impayés. Les expatriés devaient, aux aéroports, présenter la preuve du règlement de leurs impôts, mais pas aux frontières ferroviaires. LD aurait préféré que j'attende à N'Djolé mon propre départ pour le Zaïre, craignant probablement pour ma vertu avec un séjour dans cette ville de perdition que représentait, à ses yeux, Port Gentil. Mais moral, ou pas, il m'était impensable de rester et d'attendre dans ce lieu, sans argent et sans possibilité de travail. Faire de nouveau appel à Claude était hors de question pour moi et puis l'attente pouvait se prolonger plus de temps que l'optimisme brouillon de LD le laissait supposer.

Je fus tentée d'aller à l'hôpital de Schweitzer, comme me l'avait proposé sa fille, mais je n'avais momentanément pas les moyens de mon altruisme. Il me fallait régler nos dettes. Et puis, mon vieux démon succube pointait le bout de son nez, pour m'autoriser quelques temps une bulle de légèreté, d'insouciance, ce que je n'avais jamais encore connu. Je ne devais pas regretter ma décision et mon choix de joyeuse liberté, surtout après ce qui m'attendait et que je vivrais par la suite. Le jour précédant notre départ pour Lambaréné où LD prendrait le train et moi l'avion, nous installâmes, devant la porte de la case, tous nos biens, c'est-à-dire un réchaud, deux ou trois lampes-tempête, une pétromax, de la vaisselle. Le boy avait donné le mot, dans le village, et en moins d'une demi-heure, il ne restait plus rien. Deux africaines partirent, l'une avec le bas d'une cocotte-minute, l'autre avec le couvercle, ravies. J'avais beau leur expliquer que l'un n'allait pas sans l'autre, peine perdue, chacune avait voulu une partie de ces superbes soldes. Les quelques meubles que nous possédions restaient sur place, selon un arrangement, dont j'ignorais tout, avec le propriétaire africain. Le bénéfice de la vente avait rapporté dix mille francs CFA que nous partageâmes en deux. C'était mieux que le rien du tout de la veille, mais pas la grande aisance. Une chambre d'hôtel se payait, à ce moment-là, 3500 francs CFA. 

J'arrivais donc à Port-Gentil, une fin d'après-midi, avec ma valise, mon petit pécule et un numéro de téléphone, celui de Daniel. Je l'appelais lorsque j'eus  rejoint l'Equinade, dont je ne connaissais que le nom et qui était l'un des trois ou quatre restaurants praticables de la ville. Je vis venir cet homme qui dominait la chasse et l'achat des peaux de crocodiles au Gabon, dans ces années-là, passablement ennuyé, se demandant bien ce qu'il allait faire de moi. Il pouvait être pleinement rassuré, ce n'est pas moi qui allait jouer les parasites. Néanmoins, sa compagne et lui m'offrirent l'hospitalité et m'emmenèrent, après le dîner, dans la boîte de nuit jouxtant l'Equinade, où les gens qui sortaient, à Port-Gentil, se retrouvaient quasi quotidiennement, après 22 heures. On me présenta plusieurs personnes, et dans la demi-heure qui suivait, j'avais un boulot pour le lendemain, un vague secrétariat dans une société de transit, dirigée par un petit homme rondelet et jovial, qui me proposa, en même temps, de me loger dans une partie de l'appartement laissé vacant par le responsable local de l'agence, en congé pour deux mois, et que lui-même remplaçait. C'était cela, l'Afrique des blancs, à la fin des années 60, la facilité, une générosité engendrée par cette même facilité et qui, par voie de conséquence, était le terrain propice à une égale légèreté de mœurs, que j'observais amusée, intriguée, bien décidée à conserver une certaine distance, afin d'étudier d'un œil d'ethnologue cette joyeuse faune de bipèdes insouciants, moi qui sortais, ou presque, des jupes de maman, toute imprégnée des traditions judéo-chrétiennes.

Cette ville me parut très vite comme un véritable baisodrome. Les acteurs de cette comédie humaine ne semblaient pas vraiment avoir conscience de la façon dont les événements, le courant ambiant, les menaient, les dirigeaient les maquillaient en figurants d'une Fellini des tropiques. il y avait, dans cette petite ville, comme beaucoup d'autres de l'ancienne AEF/AOF, des blancs besogneux, uniquement préoccupés de faire du CFA et qui, pour cette raison, sortaient très peu. Pour eux, vivre à Bécon-les-bruyères ou sous l'équateur, faisait peu de différence. Et puis, il y avait les " sorteurs ", composés de différents groupes, la bande à X ou à Y, à la tête desquels siégeaient, roitelets dispensant les mannes du produit de leurs activités, à quelques courtisans opportunistes, des locomotives tout à fait conscientes et satisfaites de leur pouvoir charismatique, sur des sujets consentants.

 A côté d'eux, s'attachaient parfois des francs-tireurs, plutôt individualistes. Je ne m'accommodais d'aucune récupération. Cependant, j'étais une célibataire d'occasion et donc souvent invitée à tel dîner ou soirée ou encore anniversaire, départ, arrivée, tout alors étant sujet à fête. Je pensais qu'il s'agissait là de ce qu'il subsistait de la vie facile des colonies d'Afrique ou d'Indochine, ce sens de la fête, d'amusements divers, plus ou moins louables aux yeux des français de France, mais rapportés en anecdotes nostalgiques, par les anciens. Ici, pas d'ostracisme de classe, on ne demandait pas ses origines, son passé, à quiconque. Certains pouvaient même s'en fabriquer de valorisantes, cela avait peu d'importance. Seul le présent comptait ! Un fil conducteur reliait ces noctambules, l'envie de s'amuser et l'argent, non pas qu'ils en possédaient tous de façon éclatante, mais tous en parlaient, de celui qu'ils avaient eu, de celui qu'ils auraient, de celui qu'ils dépenseraient.

Debout devant les comptoirs des deux ou trois boîtes de nuit de la ville, avec, cette année-là, un fond d'Hervé Villard qui n'en finissait pas, de ne plus retourner à " Capri ", et de James Brown, animal hurlant son " Man's man's world ", se traitaient de multiples affaires, dont certaines, du reste, pouvaient toucher à d'importants marchés.

Un certain antagonisme, à peine perceptible, mais bien réel pourtant, régnait entre salariés et privés. Les salaires des expatriés, à certains postes, au sein d'entreprises européennes, étaient confortables, d'autant que les objets de première nécessité, meubles, vaisselles, étaient fournis avec le logement. Il restait des salaires sans surprise. Les privés, qui montraient, du reste, pas mal de courage ou d'insouciance, ou les deux à la fois, s'ils arrivaient à conjuguer les trois facteurs essentiels à une réussite d'argent, la volonté, le travail et la chance, qui passe au moins une fois dans une vie, pouvaient faire, en quelques années, plus de CFA que toute une carrière en métropole. Sur place, rien de très visible, tous fréquentaient les mêmes lieux, les mêmes plages le dimanche, travaillaient autant, mais variaient, la longueur des hors-bords de loisirs, les tenues, les bijoux des femmes, ce qui ne change pas beaucoup depuis que le monde est monde, sous toutes les latitudes.

 Malgré cela, la façon de sortir son argent sur place variait peu d'un individu à l'autre. Tous, dans cette petite ville où personne n'est un inconnu sans étiquette professionnelle distincte, payaient leurs dépenses en signant des bons. Saints-bons, de la vie facile, réglés en fin de mois, saints-bons des surprises aussi, que tout un salaire ne suffisait pas à éponger le retard des imprudents. Des fortunes s'étaient faites et se faisaient encore, sans nécessité de grands diplômes, changeaient parfois de mains en une journée, une nuit, bois mal vendus, récoltes abîmées mal négociées ou encore envolées sur les tapis verts où s'oubliaient, en quelques heures, les solitudes, les boues, les maladies qui rongent, les insectes tenaces qui agressent, l'inconfort humide des longues années de brousse. 

Chacun avait en mémoire cette folie de forestier qui, avant la guerre, avait, pour le panache et le plaisir, loué tous les taxis de l'opéra entier d'une grande ville du sud-ouest de la France, accompagné de demoiselles qui ne sortaient pas gratuitement. Certaines de ces demoiselles étaient revenues au bras de l'un de ces broussards et devenues de respectables bobonnes, tandis que l'époux, les poches un peu vides, recommençait à se bousiller le foie et les artères dans des lieux pourris, ses seuls univers.

 Mais cette époque se terminait et entrait dans la légende.

N'OUBLIEZ PAS, LA PROCHAINE SEMAINE :

9 - DIFFICULTES DE SE LOGER

 Dans cette ville, le milieu professionnel était un milieu d'hommes, mené par les hommes...

Date de dernière mise à jour : 28/09/2026

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