10 - ARRIVEE AU ZAIRE

10 - ARRIVEE AU ZAÏRE

" Ouvrez, sûreté nationale ! "

J'allumais la lampe de chevet. Il était deux heures du matin et je ne savais plus très bien où je me trouvais. Ah oui ! Kinshasa, depuis la veille, l'hôtel Regina !

Que pouvait bien me vouloir la sûreté de l'état à une heure pareille ?

- De quoi s'agit-il ?

- Vérification des passeports et des visas, me répondirent les trois paires de pantalons, de treillis, que j'apercevais par le trou de la serrure. Je ne connaissais rien de ce pays, mais je savais au moins que la corruption régnait en maîtresse incontestée et établie. J'étais bien décidée à ne pas leur ouvrir. Ils pouvaient toujours s'exciter, en tambourinant comme des fous.  A tout hasard, en hurlant pour couvrir le bruit qu'ils faisaient, je leur dis qu'il y avait une erreur de personne. Je leur donnais mon nom de jeune fille et dis que s'ils continuaient, j'appellerais immédiatement Marie-Antoinette, que j'avais son numéro personnel et que je la connaissais très bien. Je ne connaissais, dans ce pays, pas plus de Marie-Antoinette que de Cléopâtre, mais je savais qu'ainsi se nommait l'épouse officielle de Mobutu, le président du Zaïre. Plutôt grosse, la ficelle, pourtant cela marcha. Pour ne pas perdre la face, ils restèrent encore quelques minutes, parlant en lingala, puis, plus rien. Ils étaient repartis. Je sus, plus tard, que vrais et faux agents de la sûreté s'arrangeaient avec les portiers de nuit des hôtels qui leur indiquaient le nom des nouveaux arrivants et les numéros de chambre correspondants, pour les effrayer par n'importe quel prétexte et finir, après d'interminables dialogues de sourds, par leur soutirer quelques billets de banque, de préférence des devises.

Dans quelques heures, je prenais un vieux DC 3, le vol hebdomadaire qui m'amènerait à 1500 km au nord-est, dans le district de la Tschuappa, à Boendé, petit et minuscule sur la carte, un poste de brousse, connu pour la douceur de son climat, chaud mais jamais étouffant, situé sur une rive de la rivière du même nom.

Jacques, installé au Zaïre par son frère, était supposé recevoir les peaux de crocodiles qui lui arrivaient de l'intérieur du pays, réglait les problèmes administratifs innombrables qui se présentaient régulièrement, effectuaient les acheminements vers Paris et nous renvoyait des fonds en brousse. Il était venu me chercher au débarcadère, à l'arrivée du bac faisant la navette entre Brazzaville et Kinshasa, sur l'immense et superbe fleuve Zaïre. Les deux villes, si différentes, se faisaient face. La fière Léopoldville, grande capitale avec ses kilomètres de rues, ses immeubles orgueilleux, ses somptueuses villas néocoloniales, toisait de loin la provinciale Brazzaville où dominaient surtout une impressionnante quantité de manguiers qui ombrageaient les rues dolentes, sans trottoirs.

Je partis tôt le lendemain, pour me rendre à l'aéroport, distant d'une vingtaine de kilomètres du centre. Sur le parcours, un chapelet de réverbères et sur chaque réverbère, un portrait géant du général président Mobutu. On s'aimait bien dans ce coin là !  LD, une fois de plus, m'avait laissée arriver seule. Je ne devais pas inspirer le besoin de protection ! Dans l'avion, quelques craintes m'effleurèrent, quant à la manière dont s'organiseraient nos activités. Jacques m'était apparu comme l'un de ces légers dilettantes,  loin de posséder le sérieux de son frère, ce qui s'avérera exact par la suite. Je me demandais un peu dans quelle galère j'étais embarquée mais, un problème après l'autre, il serait temps de voir venir. De la même façon que m'était apparu N'Djolé, se présenta Boendé, quelques hectares déboisés, une percée dans la brousse dense, une rivière large et paisible, un tracé central de routes rectilignes et, à l'orée de la forêt, un entassement désordonné de cases, le quartier le plus peuplé appelé ici  " la cité ",    " le village ", au Gabon.

 L'arrivée hebdomadaire de l'avion semblait être un spectacle à lui tout seul, une foule africaine de part et d'autre du modeste hangar, un petit nombre d'européens faisant tâche blanche dans leur uniforme à l'anglaise, short, chemise, mi-bas, le tout dans un blanc impeccable. Nostalgie vestimentaire du temps glorieux des colonies, les belges, dans leurs colonies, avaient été plus proches du modèle anglais, un rien compassés, plutôt hiérarchisés, avec un très fort esprit de caste, différents des français, plutôt brouillons, débraillés et braillards. Les distractions étaient rares dans la région et la plaine, les belges nommaient ainsi le terrain d'aviation, en devenait une. Les nouveaux arrivants, rares également ! Je sentis des interrogations muettes sur le visage de ces blancs, à ma descente d'avion. Que venait faire une européenne dans ce lieu perdu, où la seule activité reconnue était celle liée aux plantations d'hévéas, de caféiers et cacaoyers, essaimés sur un large rayon autour de ce poste. LD se tenait à l'égard de ces blancs biens propres, les pieds nus, une incisive cassée et un œil rouge de vaisseaux éclatés. Alors qu'il coupait une branche d'euphorbe, la veille, il reçut accidentellement de la sève dans cet œil, heureusement en petite quantité. Nous partîmes à pied, vers la case distante de moins d'un kilomètre de la plaine, en bordure de la route principale menant à la rivière. Je constatais que les blancs qui passaient en voiture, à côté de nous et du boy qui trottinait derrière, la valise sur la tête, ne s'arrêtaient pas. Curieux sur ce continent où la solidarité de brousse, entre européens, était bien réelle !  Mais pour ces belges, les marginaux inconnus que nous représentions ne devaient pas être de vrais blancs, dignes de ce nom.

Je constaterai qu'ici aussi, dans cette microsociété, des cloisonnements sociaux s'établissaient solidement. Un blanc, sans véhicule, sans statut social précis bien établi, ne pouvait être qu'un petit blanc, un bassinji ! Les africains, eux-mêmes, classaient les blancs, ou tout au moins les non-noirs, en plusieurs catégories, d'abord les blancs " peuza ", belge, français, anglais, américains, ensuite les portugais et bien après les pakistanais, très présents dans le petit et moyen commerce du pays. Une réflexion du boy reflétait très bien cette classification :

- Quelqu'un y venu ce matin quand tu partis !

- Un blanc ?

-  Non, un portugais !

Boendé avait souffert des combats opposant les soldats de l'armée régulière, aux rebelles Simbas, les Lions, en 1964.  La marche des Simbas avait été stoppée ici, dans ce poste.  Vu du ciel, dans le calme déroulement de cette forêt primaire, il semblait que nulle érosion anthropique ne pouvait entamer cette quiétude végétale et, pourtant, je l'appris plus tard, par les européens et pakistanais, souvent durement atteints, qu'on s'était allègrement étripé, dans cette région, sur la digue de la rive opposée. A la fin des combats, les premiers véhicules qui s'étaient aventurés, patinaient jusqu'aux essieux dans les cadavres en décomposition. Dans le poste même, des maisons en ruines, tas de pierres envahies de matitis et de papayers, témoignaient des bombardements qui détruisirent nombre de jolies demeures en pierres et briques, de style flamand, plantées là par les premiers colons, des bâtisseurs qui avaient fait naître des maisons bien sages, bien solides, bien alignées, une petite Flandre au milieu d'orangers sauvages. On ne pouvait que le regretter ! Les bâtisseurs, même à petite échelle, ont quelque chose d'un peu naïf, dans leur orgueil d'empreinte, de prolongement, mais aussi d'émouvant, dans leur désir de recréer des racines, de recréer la vie. Je me devais de constater que les français, dans leurs colonies, avaient plus souvent donné dans la banalité. Stigmates aussi, visibles sur les murs de certaines cases en dur, les impacts de balles qui laissaient apparaître des taches éclatées, sur la peinture ou sur les briques rouges.

La maison, trouvée par LD, de construction récente, avait été, au moment de la rébellion, le quartier-général du lieutenant Muller, l'un des mercenaires de l'équipe de Bob Denard. De là, partirent les ordres destinés à ses troupes disparates, pour repousser les Simbas. Sur les murs extérieurs, on voyait les traces de balles de mitraillettes, qui faisaient amplement douter du bon usage de ces armes, les premières à cinquante centimètres de la terrasse, les suivantes, en une ligne qui se perdait sous le toit de la maison, la seule, du poste, à disposer de portes et fenêtres vitrées. Elle se composait d'une partie habitation, pas très grande, et d'un hangar plus vaste.

Une firme belge l'avait fait construire, peu de temps avant la rébellion, pour en faire un dépôt de cigarettes. Elle portait, d'ailleurs, sur son fronton, en grosses lettres, l'inscription " TABACONGO " puis, l'entreprise jugeant la région un peu trop mouvementée, plus assez rentable, l'avait laissée inoccupée. Un planteur belge, austère et rigide, en assurait vaguement l'entretien. J'aurais préféré une case plus traditionnelle, plus accordée à l'environnement, mais il n'y avait pas beaucoup de choix et celle-ci offrait des avantages, sa clarté, sa cuisine et sa salle de bains carrelée, la rendant plutôt confortable, même si les robinets s'ouvraient sur de l'air...

Nous avions remis à plus tard l'installation d'un château d'eau qui aurait permis d'alimenter la tuyauterie. Des dépenses plus urgentes nous attendaient. Le boy faisait plusieurs voyages à la rivière, avec des seaux et, à la saison des pluies, l'eau des gouttières tomberait directement dans des fûts d'essence, reconvertis en réservoirs. Il était impossible de faire l'acquisition de meubles, même Kinshasa, où j'avais rapidement pu constater le vide des magasins en ces années-là, un réfrigérateur, même vieux, devenait un rêve. Nous restâmes plus d'un an sans pouvoir en trouver un, d'ailleurs sans en souffrir outre mesure. Mais je fantasmais un peu, certains jours, sur un verre plein de glaçons, aux parois toutes embuées. Pour les vivres fraiches que je commandais à M'Bandaka, la ville la plus proche à 500 km, arrivées par avion, je m'arrangeais avec les sœurs de la mission catholique, distante de deux ou trois kilomètres. Elles me les gardaient dans l'un des congélateurs de leur cuisine très bien équipée et le gardien partait, tous les matins, avec un petit mot indicatif, puiser dans nos réserves.

 Les petits vendeurs de légumes frais et de pains charançonnés et lourds, venaient, le matin, proposer leurs marchandises devant la maison et, dans les boutiques des trois portugais et de la famille de pakistanais installés à Boendé depuis plusieurs années, parmi la poussière et les cancrelats peu farouches, je me procurais les vivres de première nécessité, des conserves, quelques ustensiles, de la vaisselle ordinaire, de l'essence, du pétrole pour les lampes et même du tissu.

Nécessité faisant loi, on trouve toujours en soi des trésors d'astuces pour rendre, même avec des moyens limités, une maison agréablement vivable et pour sélectionner des plats tout à fait acceptables. Pas de pommes de terre, qu'à cela ne tienne, on pouvait utiliser le fruit de l'arbre à pain pour le même usage, la papaye remplaçait la courgette, l'archaïque four en terre, le matériel le plus perfectionné. J'ai toujours été étonnée, dans tous les pays africains, de l'adresse de certains boys, cuisiniers de brousse qui, sans savoir lire la première ligne d'un livre de cuisine, avec une casserole noircie, quelques légumes, de la viande de chasse, ou importée, ajoutés au contenu de conserves diverses, mijotaient sur un sommaire feu de bois des plats absolument délicieux.

N'oubliez pas la suite :

11 - PREMIERE VIREE EN BROUSSE

La semaine suivant mon arrivée, nous partîmes pour une tournée des villages situés tout au long de la Lomela...

Date de dernière mise à jour : 15/10/2026

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