DIFFICULTE DE SE LOGER

9 - DIFFICULTES DE SE LOGER

Dans cette ville, le milieu professionnel était un milieu d'hommes, mené par les hommes. Les femmes, hormis de rares célibataires, ne vivaient qu'en fonction du statut d'épouse, mais comme depuis toujours, par le jeu des alliances de lit, c'était elles, égéries, conseillères, éminences blanches, noires, métissées, qui donnaient une direction aux événements. Pour une femme, il suffisait de ne pas ressembler à Quasimodo pour être courtisée. Se voyant courtisée, même les sans grâce, s'épanouissaient souvent et certaines désavantagées, débarquées grises et ternes, gauches et maladroites, parvenaient, par la magie du regard des hommes posé sur elle, à se transformer en femme presque jolie. Mari et femme, ayant chacun un ou plusieurs cadavres dans ses placards, les alliances, liaisons et ruptures évoluaient sans drame majeur. Les couples se faisaient ou se défaisaient au gré des palpitations des ventres ou des cœurs et, en somme, tout le monde était un peu cousin.

Je me sentais en vacances et c'est peut-être parce qu'on ne possède qu'une valise, qu'on se sent en vacances. Après les deux mois d'intérim, j'en recommençais immédiatement un autre. Rien de follement passionnant, mais pas désagréable. Je dus, également, me trouver un autre logement. Cela n'était pas facile. Les sociétés de la place possédaient toutes leurs logements de fonction pour loger leurs agents. Les privés avaient leur case et les rares marginaux, comme moi, prenions le reste. Je trouvais une chambre, pour une somme modeste, dans une case au milieu d'habitations africaines, occupée par une européenne, une veuve sans âge, qui n'avait pas voulu rentrer en France et vivotait là. Elle me précisa le moment où je pouvais utiliser sa salle de bain et il n'était pas question de prendre des repas chez elle, ni de recevoir quiconque.

 Les choses se gâtèrent très vite, une quinzaine de jours plus tard, alors que je voulus rentrer à l'heure du déjeuner, ce que je n'avais pas encore fait, déjeunant soit à l'Equinade ou à la plage, je trouvais porte close, fermée de l'Intérieur. La vieille Citroën 2CV de ma logeuse était devant le portail. Elle était donc là. J'étais gênée de devoir la déranger, mais j'avais l'envie, ce jour-là, de m'allonger et de somnoler un peu, avant de repartir au bureau. Je cognais donc sur le bois du volet clos de sa chambre, suffisamment fort pour couvrir le bruit du climatiseur en marche. Le volet se souleva sur deux têtes, l'une hirsute et furieuse, vociférant que je dérangeais, que je ne devais rentrer que le soir et une autre, hilare et crépue. C'est sûr, je dérangeais ! Tout cela eut été, somme toute, très amusant, mais il me fallait trouver quelque chose de plus tranquille que cette chambre tellement encombrée de cantines, de meubles inutiles et de tout un tas de bric-à-brac, que je n'avais pu sortir mes vêtements de la valise.

J'eus, alors, l'idée de demander un rendez-vous au consul de France, Roussy, en poste dans cette ville, rencontré un soir, au cours d'un dîner. Je me doutais vaguement que les représentations diplomatiques et consulaires n'étaient pas spécialement en place pour aider leurs ressortissants isolés et j'en ferai l'expérience un peu plus tard. Dans ce cas précis il s'agissait vraiment d'un tout petit problème très personnel, qui n'entrait pas spécialement dans ses attributions et pour lequel il aurait très bien pu m'opposer un refus poli. Je pensais que, par la connaissance qu'il avait des identités des ressortissants français, il pouvait savoir si l'un d'eux était susceptible de me louer quelque chose. Ma démarche était quelque peu cavalière et je m'en excusais auprès de lui et de son épouse qui, en fait, me reçurent fort gentiment et m'invitèrent à partager leur repas. Parents d'enfants de mon âge, ils devaient penser à eux en m'aidant. Le consul Roussy me proposa d'occuper la case du vice-consul, actuellement en congé avec sa famille. Je n'aurais que la facture d'électricité à acquitter. Je les remerciais très sincèrement et m'installais, dès le lendemain, dans la chambre de l'un des enfants, sous l'œil des footballeurs accrochés sur tous les murs.

Mes journées de travail se terminaient tard, parfois jusqu'à vingt heures, et souvent en compagnie d'un jeune comptable. Il était d'humeur toujours égale, joyeuse, reposante. Les femmes n'étaient pas sa passion et notre jeunesse insouciante nous entraînait à accomplir notre travail respectif, sérieusement, mais avec un entrain bruyant. Comme nous étions seuls, entre deux potins et trois silences, nous chantions à tue-tête " la bohème ", qui résonnait jusqu'au fond des hangars déserts.  Le soir où j'avais des fourmis dans les jambes qui me poussaient en boîte mais qui m'avaient déjà poussée à la même chose la veille et l'avant-veille, j'avais les paupières qui clignotaient légèrement en sortant du bureau. Pour remédier à cela, je rentrais directement à la case, mettais la sonnerie du réveil, dormais une heure, prenais une douche rapide et me sentais ensuite en pleine forme pour rejoindre la boîte de nuit qui jouxtait l'Equinade.

 Je commençais à prendre des leçons de conduite, obtint mon permis et fit l'acquisition d'un solex. La ville n'était pas très grande, les taxis assez nombreux, mais le jour où je m'offris cet engin, le roi n'était pas mon cousin. Après le retour du vice-consul, je transportais mes affaires dans mon nouveau logement, une grande case en bois, d'un étage, partagé en appartements et studios que louait une petite entreprise française de la place, se réservant l'étage pour ses agents. Les studios voisins du mien étaient occupés, l'une par une femme aux allures d'adolescente fragile dont le mari travaillait en brousse et ne rentrait que les week-ends, l'autre par une blonde, copine de Marylin, en cours de divorce, ultra décolletée, ultra maquillée, ultra court-vêtue, et talonnée ultra haut, qui profitait allègrement de sa liberté.

C'était la maison des portes ouvertes et il y avait une très bonne entente entre nous. Le matin, nous circulions d'un studio à l'autre pour y prendre nos petits déjeuners, avant de partir vers nos bureaux respectifs. Le soir, nous allions parfois chez nos voisins du dessus, un couple en attente de bébé qui sortaient peu et étaient ravis des histoires que nous leur rapportions, dans de grands éclats de rire, en buvant un verre. Notre blonde Marylin se créait d'invraisemblables problèmes avec les hommes de sa vie, qu'elle nous racontait avec un enthousiasme exalté, comme si chaque nouvelle aventure était l'histoire du siècle.

L'histoire, un soir, faillit mal tourner. J'entendis Aline, d'une voix que je ne lui connaissais pas, taper contre la porte arrière de mon studio. En ouvrant, je la vis, affalée sur le béton du sol, et visiblement pas au mieux de sa forme. Je la relevais, l'adossais contre le mur, en essayant de la faire parler. Mais il ne sortait de sa bouche, que des mots incompréhensibles et elle n'arrivait pas à garder sa tête droite. Je compris tout de même : " nivaquine, beaucoup ! ". Je la traînais rapidement dans les toilettes communes à la turc, au fond de la cour intérieure, je la calais entre mes jambes, tirait sa tête en arrière, et sans hésiter mis mes doigts au fond de sa gorge. L'effet fut immédiat, l'absorption était récente. Je la laissais, hoquetant encore, et montais à toute vitesse chez nos voisins pour qu'ils puissent la transporter à l'hôpital, dans leur Land Rover. Je me voyais mal, dans l'état où elle était, le faire sur mon Solex. Quelques heures plus tard, la suicidée était de nouveau sur pied, un lavage d'estomac n'ayant pas été nécessaire. Elle me supplia d'avertir le mobile de son exploit, de son geste, il ne devrait pas rester ni muet ni insensible. Mais je me voyais mal entretenir, en pleine nuit, ce mobile, qui devait dormir du sommeil des justes aux côtés de la légitime, du suivi des opérations. Je lui promis cependant de tout lui raconter le lendemain, dans l'anonymat le plus discret d'un bureau.

 J'allais parfois avec Pierre, le cousin de Daniel, balader au bord de la plage où faire une partie de baby-foot au bar de  " La Quique ", du nom de cette femme énorme et forte en gueule, au visage poupin, qui vivait au Gabon depuis presque cinquante ans. Elle avait connu l'époque de la formation de Port-Gentil et tout un tas d'anecdotes qui s'y rapportaient. Pierre, arrivé en même temps que moi en Afrique, était drôle, d'humeur égale, avec une très forte capacité à prendre le meilleur de la vie et des gens et de partir ailleurs sans se retourner. Une complicité s'établit très vite entre nous, qui dure toujours. Il devint, pour moi, le frère que je n'avais jamais eu. Avec lui, on ne s'ennuyait jamais.  Nous étions un peu, dans cette faune locale, comme des enfants regardant les grands, sans les comprendre tout à fait. Il partit, avant moi, au Zaïre, où je le retrouverai plus tard. J'arrivais au terme de cette liberté de vivre sans contrainte, comme au travers de bulles de champagne. Mon visa était là. J'allais rejoindre mon lointain époux mais, avant de partir, il me fallait régler quelques dettes qu'il avait laissées avant de partir. Je n'en étais pas responsable, elles ne dataient pas de mon temps et je ne pouvais vérifier si elles étaient bien réelles ou non. Mais, si elles écornaient mes avoirs, elles n'entamaient en rien mon moral. Je savais que je tournais une page, tout en laissant un regret derrière moi.

Le premier territoire d'Afrique que l'on découvre est un peu comme la naissance de son premier enfant, c'est inconnu. On peut en avoir d'autres, les aimer tout autant, mais l'émotion du premier enfant ne se retrouve pas, ne se renouvelle pas.

Ne manquez pas la suite :

10- ARRIVEE AU ZAÏRE

" Ouvrez, sûreté nationale ! "

J'allumais la lampe de chevet. Il était deux heures du matin...

Date de dernière mise à jour : 07/10/2026

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