7 - SE RESIGNER AU VOL
Vint le temps de la grande dèche. Mes francs français avaient complètement fondu et mon troc ne suffisait plus à abreuver les européens qui passaient souvent prendre un verre, le soir, chez nous. Le whisky était cher. Nous allions chez eux et il était donc normal qu'ils n'entrent pas dans des considérations comptables lorsque, eux, venaient à la case. Souvent, avant de nous coucher, nous partagions un coca, ce qui coupait momentanément la faim. Un soir, la bouteille de gaz, alimentant le réchaud, rendit l'âme. Il pleuvait au cours de l'une de ces tornades qui fait se cacher le plus téméraire des gardiens. Une barge avait apporté, dans la journée, un chargement de ces précieuses bouteilles, mais nous ne disposions plus assez d'argent pour en acheter une. La tornade avait donné des idées de raid à LD. Je m'insurgeais d'abord contre un tel procédé, mais il réussit finalement à me convaincre que la seule solution actuelle consistait à emprunter, directement sur la barge, une bouteille pleine, en la remplaçant par la vide.
Je me résignais au vol, car cela en était un, pur et simple, moi à qui on avait toujours appris à respecter le bien d'autrui. Je partis sous le déluge grondant. L'Ogooué, en cette fin de saison des pluies, atteignait le sommet des berges et noyait les terres à certains endroits. Nous sommes rentrés dans l'eau boueuse et, tandis que LD nageait jusqu'à la barge et grimpait sur la plateforme, je détachais l'une des pirogues groupées en éventail un peu plus en aval et pagayais jusqu'au flanc de la grosse embarcation, éclairée et guidée par les éclairs qui déchiraient furieusement le ciel de la nuit. Je réceptionnais la lourde bonbonne, la couchais dans le fond étroit. LD regagna la berge, puis nous remîmes la pirogue à sa place et, toujours guidés par la brève percée des éclairs, alors que la pluie continuait de tomber, drue, tiède, épais rideau complice de notre larcin. Le précieux colis fut poussé sur les quelques cinq cents mètres, jusqu'à notre case, en haut de la côte. Personne ne nous avait vus, du moins osais-je l'espérer.
Peu de temps après, Claude qui connaissait bien notre situation, nous prêta de l'argent avec une gentille simplicité et confiance, sachant que nous ne pourrions pas les lui rendre dans un avenir proche. Cette somme nous permit de tenir les derniers mois passés à N'Djolé.
Note de Claude :
J'avais compris depuis longtemps que la solidarité était une qualité fondamentale. En coopération technique, je disposais d'un salaire mensuel qui me permettait de manifester cette solidarité. Autant qu'il me rappelle, ni Marie France, ni son mari ne m'avaient sollicité. Je connaissais leur situation car ils venaient fréquemment à notre case. Je savais qu'ils ne pouvez plus chasser le crocodile au Gabon, de nouvelles lois l'interdisant, et attendaient la possibilité de rejoindre le Zaïre où les lois du pays le permettaient encore.
Même si je savais que, peut-être, je ne reverrais jamais cet argent, j'avais laissé parlé mon cœur. Pourtant, cet argent, ils me le rendront lorsqu'ils viendront à mon mariage, en France. Il a scellé une amitié qui durera toute la vie de Marie France et même au-delà, puisque, passée de l'autre côté du voile, elle est devenue mon binôme dans l'aventure de l'escadrille mixte.
- Te souviens-tu de l'histoire de la main coupée ?
- On ne la connaît pas, raconte la nous !
Le père Tissier était parti dans l'un de ses souvenirs, émergeant avec peine, d'une énième journée copieusement arrosée. Il se tenait un peu à l'écart de la grande table où se regroupaient les clients de passage qui se connaissaient tous, plus ou moins, ou bien faisaient très vite connaissance, dans cette sorte de grande confrérie que représentaient les blancs de brousse. Il vivait en Afrique depuis très longtemps. Il n'avait pas fait grand chose, guère vu plus, mais, avantage d'un long temps accordé à la paresse, avait accumulé une somme de petites histoires sur un certain nombre d'habitants du coin. Raconter ces histoires constituait son moment de gloire. Au fil des ans, elles devaient certainement avoir pris une autre dimension et s'éloigner quelque peu de la réalité, mais cette histoire de la main coupée avait eu des témoins et ne pouvait être contestée.
Avec quelques difficultés d'élocution, il revécut ce soir où, quelques années plus tôt, alors qu'il prenait une douche dans l'appentis réservé à cet usage à l'arrière de l'auberge, il vit brusquement une main noire s'approcher de l'unique ouverture. Une lampe tempête, accrochée à un clou, éclairait faiblement le réduit. Sur le rebord de la fenêtre s'étalaient ses vêtements et sa montre et, à côté de la montre, lentement, prête à happer l'objet, une main avançait. Dans un mouvement réflexe, Tissier se saisit d'une hache, remisée là, qui servait à couper le petit bois alimentant le feu de l'eau des douches. Et, brusquement, dans les secondes suivantes, il y eut, d'un côté sur le caillebotis, agitée de tics, dernier signe de vie, une main noire et sanguinolente et, de l'autre, un hurlement démentiel qui creva la nuit pour s'engloutir dans le ténébreux hallier voisin. On ne devait jamais retrouver le propriétaire de cette main. Le père Tisser avait, sans prétention, sacrifié à l'antique tradition punitive de la main coupée au voleur attrapé. " Tu ne voleras point " n'est pas l'un des commandements majeurs de la religion africaine mais " ne te fais pas prendre " est l'une des règles premières. Après ces instants de gloire incantatoire il reposait, de nouveau, souriant béatement dans son éthylisme onirique, heureux d'avoir un moment capté l'attention. Son frêle corps maladif présentait, démesuré, absurde, un gonflement anormal de son short trop large, souvenir turgescent d'une ancienne orchite mal soignée, qui lui laissait une monstrueuse hypertrophie faisant ressortir encore plus la maigreur des jambes et du torse creusé.
A son tour, un forestier rapporta la maladroite bévue d'un brave missionnaire en poste depuis des lustres dans un petit village, au bord de l'Ogoué, qui ne cessait d'écarter le mal pour soigner les âmes. Il avait profité du passage de la barge remontant de Port-Gentil pour faire, en compagnie de quelques broussards, le trajet par le fleuve, au cours duquel les uns et les autres, par haltes successives, retrouvaient leur territoire respectif. Il connaissait presque tous les blancs de la brousse et, avec eux, leurs petits et grands problèmes. Ce brave missionnaire, bourru dans ses manières, directe dans son langage, mais d'une grande générosité de cœur, avait la curieuse habitude d'aborder les hommes qu'il rencontrait d'un tonitruant " salut cocu ", accompagné d'une solide tape sur l'épaule. Cette fâcheuse habitude lui fit commettre, ce jour-là, une bévue que sa bonté avait dû reconsidérer plus tard, avec un effroyable remord persistant. Parmi ses compagnons de route occasionnels se trouvaient un mécanicien de chantier, doté d'une épouse à la nature notoirement connue pour être tout à fait généreuse, accueillante et insatiable. Belle aubaine pour les appétits mâles des environs ! Fidèle à lui-même, en montant sur la barge, il gratifia chacun de son " salut cocu " et, arrivant devant le mari de la généreuse, marqua un petit temps d'arrêt et sortit timidement un " bonjour monsieur ", qui se voulait généreux, puis, réalisant l'énormité de la chose, alors qu'il passait au suivant, il revint sur ses pas, bredouilla d'incompréhensibles mots, tourna sur lui-même, ne sachant plus que faire de ses mains, de sa soutane, la calvitie rougeoyante et luisante, d'une sueur pas seulement imputable à la chaleur du jour. Au milieu du silence embarrassé, il embraya, d'un ton encore plus bourru qu'à l'ordinaire, sur d'importantes considérations d'ordre climatique.
Après cela, les conversations dévièrent sur les multiples croyances locales. J'étais la petite nouvelle, dans cette assemblée d'anciens, et j'avais conscience que chacun en rajoutait un peu, mais ma curiosité se satisfaisait de ces excès, quitte à faire la part des choses plus tard, d'une manière plus empirique.
LD avait vécu, avant mon arrivée, une curieuse aventure qui fit sourire ces blancs qui se voulaient avant tout pragmatiques et réglaient les manifestations liées aux croyances locales au compartiment étanche des histoires de nègres. Seules les histoires de poisons ne les faisaient plus sourire et tous avaient un petit hochement de tête recueilli, à l'évocation d'un malheureux trépassé sur place, ou dans un puissant service hospitalier européen, suite à ce bouillon de onze heure, souvent cadeau d'adieu d'une mousso vindicative, congédiée où remplacée, sans que le prix du lit n'eût été payé, ou qu'il l'eut été insuffisamment. L'anecdote rapportée par LD était la preuve troublante du pouvoir de l'esprit, des esprits, sur le corps, auprès de l'homme africain, dont toute l'existence est subordonnée au supranaturel, l'ésotérisme le plus simple, mais tout puissant et aussi farouchement ancré qu'il devait l'être chez nos ancêtres les gaulois.
Un chasseur avait amené à LD une panthère, morte dans un piège, sachant qu'il s'intéressait à diverses peaux d'animaux. LD avait alors demandé à l'un de ses aides, qui l'accompagnait dans la chasse aux crocodiles, de dépouiller l'animal. Celui-ci refusa poliment, mais fermement. Après avoir dépouillé la bête de sa superbe robe, LD demanda à l'homme de porter la dépouille à l'écart. Nouveau refus ! Dans un mouvement d'humeur LD jeta la souple peau dans la direction de l'homme, lui intimant l'ordre de l'étaler sur l'herbe. Celui-ci eut un mouvement de recul très brusque, mais pas assez rapide pour éviter d'être frôlé, seulement frôlé, par la fourrure qui retomba sur le sol. Une réelle angoisse envahit soudain, dans un long spasme muet, tout son corps et il s'enfuit, courant aussi vite que s'il eût été poursuivi par mille diables, surgis des enfers. Le lendemain, il se présenta aux premières heures de la matinée. Il était méconnaissable, tenait avec peine sur ses jambes, comme ivre et torturé par une puissante fièvre, et son épaule, l'épaule touchée par la peau de la panthère, luisait, énorme, complètement déformée par un œdème grisâtre.
- Patron, je dois partir dans mon village, avait-il dit. Ils vont me faire le grigri. La panthère, je dois pas toucher, lui faire du mal à lui, c'est mon fétiche. Maintenant, il a fâché. Si je va pas prendre le grigri, je vais mourir.
Il partit. Son absence dura plusieurs semaines et un matin, il fut de retour, aussi solide qu'avant l'incident, prêt à reprendre son travail, heureux si le patron le reprenait, sans rancune pour celui par qui le mal était arrivé. Le blanc ne peut pas comprendre cela. Jusqu'au jour où LD arrêta la chasse, et que l'aide repartit au village, il ne fut plus jamais question de panthère entre les deux hommes.
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8 - LE CHAT SAUVAGE
Ce soir-là, comme nous repartions, après tous ces récits, madame Tixier me confia un petit chaton, à peine sevré...