11 - PREMIERE VIREE EN BROUSSE
La semaine suivant mon arrivée, nous partîmes pour une tournée des villages situés tout au long de la Lomela, jusqu'à son affluent la Salonga, toutes deux filles du Zaïre, nées de la Busira, elle-même issue des vastes plaines inondées cernant M'Bandaka. Nous naviguions dans une pirogue à l'arrière tronquée pour placer un moteur, suffisamment vaste pour contenir trois personnes, nous deux et le pilote, au centre une cantine renfermant vêtements et conserves, une autre pour le matériel, un grand fût d'essence calé par des sacs de gros sel. Comme au début des temps, le sel jouait un rôle très important dans les villages reculés de brousse, indispensable à la conservation des peaux.
Pour nous, beauté, plénitude, tout contribuait à un bien-être d'Eden, et je découvrais cette sorte de langueur qui me berçait, m'envahissait, à chacun de mes trajets sur ces rivières. On pouvait circuler tout un jour, surtout que nous avions un moteur de faible puissance, sans croiser la moindre embarcation, sur des cours d'eau beaucoup plus vastes que notre Rhône ou notre Rhin. Les petits villages, plantés sur les rives, se rapprochaient les uns des autres seulement aux abords de la capitale de la province. Je me calais entre les deux bords de la pirogue, laissais traîner le bout de mes doigts dans la tiédeur ocrée de l'eau, comme engourdie par le ronron du moteur, et m'imprégnais de ces tentures vertes, de ces tapis bruns et mouvants, du vertige de croire, à l'instant, que la paix des mondes se trouvait là, de s'imprégner de la conscience de l'intemporel, du végétal. Lorsque nous avions soif, il nous suffisait de ramasser dans nos mains en coques, cette eau douce, purifiée par le Dieu soleil, pour la boire et nous rafraîchir la peau. Parfois, un léger frisson sur l'étendue aquatique, un serpent d'eau, une percée bruyante, dans le ciel, d'oiseaux couleur de paon, une brusque agitation faite dans les arbres par un envol agile de singes...
Le soleil était déjà haut, dans le ciel, lorsque nous abordions le village où résidait un belge du nom de Laemann, marié à la mode du pays avec une zaïroise qui lui avait donné deux superbes petits métis, garçons et filles, dorés comme du pain d'épices, aux cheveux de miel, bouclés sans être crépus. Il vivait là, tout à fait à l'africaine, de petits commerces. LD lui avait donné de l'argent, lors d'un premier passage, comme avance sur l'achat de peaux qu'il devait récolter dans les bras des rivières environnantes. Les cataphractus, ou faux gavials, étaient présents en grande quantité. En fait, il n'avait pas récolté grand-chose et cela ne m'étonnait pas. Il avait probablement utilisé une partie de cet argent pour réapprovisionner ses boutiques. Il ne fallait pas être fin psychologue pour se rendre compte que Laemann, pris depuis longtemps par le rythme du pays, n'était pas un travailleur acharné. Si des peaux de crocodiles venaient à lui, parfait, mais il n'irait pas à elles. Je pensais que le système d'avance n'était pas ce qu'il y avait de mieux pour un tel personnage et qu'il vaudrait mieux augmenter le nombre de nos tournées, en payant au fur et à mesure. Tablant sur sa paresse à se déplacer, je lui promis un ravitaillement en pétrole, sel, cigarettes et conserves, en rapport des peaux obtenues. Et puis, cet homme ne me plaisait pas. Il ne me semblait pas fiable. Cela se confirma quelques mois plus tard quand, sous nos yeux, croyant son geste suffisamment rapide pour que nous ne nous en apercevions pas, il substitua une liasse de billets de banque, posée sur une table, que nous comptions pour son règlement, et l'enfuit dans les plis du pagne de sa femme. Il ne fut même pas gêné d'être pris sur le fait.
Ce même jour, la nuit était déjà bien avancée quand nous arrivâmes chez Husband, français malgré son nom, dont le père, établi jeune dans la région, avait créé des plantations jadis prospères, travail de toute une vie. Il était mort en laissant à son fils le fruit de son travail et une belle maison bâtie sur un promontoire, duquel la vue suivait de très loin la courbe du fleuve. Le fils avait grandi parmi les petits africains et, comme beaucoup de jeunes enfants de blancs, dans une grande liberté, au milieu des jeux et des rires, partageant la vie des travailleurs de la plantation, avec de vagues études à la mission voisine de Bokoté, sans grande notion du temps, de l'argent et tout naturellement il était devenu, lui aussi, un peu africain, avec ce sentiment inévitable de la fatalité en Afrique. Il laissait peu à peu la forêt reprendre le pas sur plusieurs décades de patient labeur, dépourvu de tout sens du commandement et, joyeusement naïf et bon, vivait heureux, de chasse et de pêche, avec une femme africaine dotée de nombreuses sœurs, tantes et cousines, dans la grande maison qui ne conservait de son allure passée que quelques meubles sombres et imposants. Des mouches avides, vrombissaient autour des écuelles en émail qui traînaient un peu partout, plusieurs petits métisses gambadaient, dépareillés et dodus, au milieu des poules, des calebasses remplies de manioc et de fruits. Il était de ces êtres simples qui se contentent de peu car, pour eux, ce peu est tout. Il nous accueillait avec gentillesse. LD le connaissait déjà, pour l'avoir rencontré lorsqu'il avait emprunté une première fois cette voie fluviale, en partant de M'Bandaka. Les femmes, qui s'agitaient dans la pénombre, nous apportèrent de quoi nous restaurer. La femme d'Husband ne parlait pas le français et moi encore très peu de lingala, mais elle me conduisit, en souriant, dans une pièce seulement meublée de deux lits rudimentaires, surmontés de moustiquaires, dont même la faible lueur de la lampe-tempête ne parvenait pas à cacher les trous et la propreté douteuse et, dans un coin, une vaste cuvette d'émail et un seau rempli d'eau, une vieille boîte de conserve en guise de gobelet. Le lendemain matin Husband nous apprit que mon ami Pierre avait séjourné chez lui la semaine précédente, lui aussi à la recherche de peaux, chassant au passage et tirant joyeusement sur tout ce qui tombait au bout de son fusil. En fait de chasse, ils avaient tous les deux fait un véritable massacre d'éléphants, une nuit, au bord d'un marigot de la plantation, proche de la maison où tout un troupeau, pour sa malchance, était venu s'abreuver. Il nous amena au marigot étroit, coincé au fond d'une cuvette naturelle aux parois abruptes. Une vingtaine de cadavres, entremêlés de carcasses nues, achevaient de pourrir. Le village voisin en aurait pour des mois de viande fumée. On pouvait s'indigner devant les restes de cette innocence désarmée, mais ces activités de mort étaient choses naturelles en ces lieux et le jeu barbare de Pierre et Husband, pourvoyait les africains de protéines indispensables.
Nous repartîmes sur le fleuve, nous arrêtant dans les villages. Nous parlions aux pêcheurs, leur expliquions comment découper les peaux de crocodiles, leur laissant des sacs de sel et des hameçons. Avec ce matériel ils pouvaient, avec la chance et si aucun problème capital de famille ne perturbait leur existence en les envoyant à l'autre bout du pays, faire une bonne récolte. Le tamtam avait déjà fonctionné et, lorsque nous arrivions, notre passage était attendu. La nuit, nous chassions dans les environs de ces villages, à bord de la petite pirogue qui suivait, accrochée à la première. Je n'étais pas encore très expérimentée, pas du tout même. Le pilote, nouvellement formé, calait encore le moteur au mauvais moment, cet instant très court où le ralenti doit permettre d'arriver en douceur sur la bête, près de la berge. Mais nous fîmes, tout de même, quelques bonnes nuits de chasse.
LD se tenait à l'avant de la pirogue, moi au milieu avec, entre nous, les harpons, machettes et haches, munis chacun d'une torche frontale reliée à des piles glissées dans une poche. A l'arrière, le pilote dirigeait la légère embarcation. Son adresse, son sens de l'approche, sont absolument essentiels dans cette sorte de chasse. Sans bon pilote, pas de bonne chasse ! Nous avions convenu d'un code gestuel, le premier de nous deux qui apercevait, dans son faisceau lumineux, les yeux de l'animal, rouges dans la nuit, le signalait en donnant à la pirogue un léger mouvement de balancier. De la main, nous indiquions la direction à prendre et à partir de ce moment, nous étions tous les trois aux aguets, tendus, prêts à l'action. Je devrais dire tous les quatre, car le croco, lui aussi, devait se demander, prêt à fuir, quel était cet étrange animal inconnu qui fonçait sur lui. Le pas curieux, peu désireux de connaître la suite des événements, plongeait avant toute possibilité de harponnage. Pour le curieux, le passage de vie à trépas se jouait en cet instant là. LD, debout, jambes écartées, bras levé, la main refermée sur le manche du harpon, laissait se réduire la distance entre la victime et la pirogue et d'un coup vif visant le flanc de l'animal, lançait l'arme. Il s'ensuivait alors une grande confusion, la bête, d'une immobilité statique la seconde précédente, se détendait violemment, fendant l'air et l'eau d'un fulgurant battement de queue. La corde du harpon se déroulait à toute vitesse, tandis que l'animal plongeait, en fuyant. Il fallait, en ces moments, ne pas laisser traîner, au mauvais endroit, une main ou une jambe. Il fallait aussi agir vite, attraper le manche du harpon séparé de son embout qui flottait, tirer sur la corde déroulée pour ramener peu à peu à la surface l'animal réfugié dans les profondeurs de la rivière. Bien sûr, celui-ci n'attendait pas toujours passivement et, tiraillé par le métal fiché en lui, reprenait sa fuite sous l'eau. Il fallait alors attendre que tout se calme et reprendre la traction. Avec un croco de petite taille ou de taille moyenne, une seule personne suffisait. Dès que le triangle de la tête émergeait, la machette ou la hache s'abattait sur elle, achevant l'animal.
C'est par ce travail de bourreau que je m'initiais à la chasse aux crocodiles. La chasse s'étirait sur une grande partie de la nuit et nous ne voyons pas les heures passer. Nous rentrions au village, lorsque la chance aidant, la pirogue était pleine de bêtes mortes. Il ne nous restait qu'une petite place pour nous caser les pieds sur les corps empilés, assis confortablement sur le rebord de la pirogue. Lorsque la chasse avait été moins bonne, nous prenions le chemin du retour quand, trempés, recouverts de l'humidité de la nuit, se faisaient sentir, avec acuité, les picotements du froid. Une fois au village ou au campement, nous nous réchauffions avec un thé brûlant et, surveillions le découpage des peaux, abandonnant le reste aux villageois ravis, avant de dormir quelques heures dans une case généreusement prêtée, ou sur une natte en plein air, près du feu.
Ces rivières, dans lesquels nous chassions, étaient habitées par de faux gavials, les cataphractus, à mâchoire pointue, sans le fameux sourire. Ils ne se nourrissaient que de poissons, sans attaquer l'homme, ou rarement, contrairement aux niloticus qui, affublés de ce sourire, grignotent volontiers la chair humaine. Si les premiers atteignent, dans leurs vieux jours, des tailles n'excédant pas trois ou quatre mètres de longueur, les deuxièmes parviennent à des dimensions beaucoup plus impressionnantes. Les tétraspis, de couleur anthracite, également nombreux dans cette région de l'équateur, ne dépassent guère deux mètres. Petit cousin germain des niloticus par la forme de la mâchoire, mais piscivores, ils se prennent souvent dans les filets des pêcheurs.
Ces villageois étaient plutôt heureux de notre venue. Non seulement, ils pouvaient continuer à boucaner leur chair, mais, en plus, gagner quelque argent. L'homme blanc et la femme blanche leur proposaient des filets neufs, payaient l'argent, mais ils pouvaient, en plus, garder la viande. C'était Byzance pour ces populations démunies, ne vivant que de chasse et de pêche ! Après plusieurs jours de couchage à la belle étoile ou dans de fuligineuses cases imprégnées de cette odeur si caractéristique à l'Afrique de la brousse, faite de flagrances mêlées de manioc, de poisson séché, de viande fumée, de sueur, il était agréable de retrouver la maison de Boendé !
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12 - RETOUR et NOUVEAU DEPART
Quel délice de pouvoir se glisser entre des draps frais et propres, avec cette bonne senteur de foin coupé qui composait le matelas...