FORCES OCCULTES ET SCHWEIZER

6 - FORCES OCCULTES ET SCHWEIZER

Ce village d'Ebel devait également me faire entrapercevoir la présence puissante et omniprésente, existant dans toute l'Afrique, de la croyance aux forces occultes, deuxième entité de l'être africain, en fait ce qui régit toute sa vie, de la naissance à la mort, qu'il soit issu du plus reculé des villages de brousse ou un produit des villes, même s'il est passé par des universités ou facultés occidentales plutôt cartésiennes, et rien n'est moins faux que cette image idyllique du noir évoluant à longueur de temps dans un éden paresseux et joyeusement anarchique. Le monde noir est tout entier soumis à des règles très précises, rigoureuses, répressives, qui varient d'est en ouest, d'équateur au sud, mais auquel nul membre du clan ne peut échapper. Aucune loi écrite, mais des règles omniprésentes, assujettissantes et très peu clémentes.

 Dans le village, au regard de tous, au bord de la route qui le traversait, se dressait une case apparemment comme les autres. Mais, à certains signes, une personne avertie, tout au moins européenne, car aucun gabonais n'en ignore sa fonction, pouvait reconnaître en elle la case du M'Bwiti, case réservée aux hommes, dans laquelle se déroulent des rites et cérémonies dont on dit qu'ils sont devenus une sorte de parodie du culte catholique, tout en conservant des pratiques ancestrales, perpétrées au cours des siècles, et dont on dit aussi que s'y déroulent des sacrifices humains, particulièrement de nouveau-nés. Comme pour tous les rites, des objets y sont rattachés, ces objets qui deviendront ensuite, dans une boutique, des objets d'art africain, de plus en plus rares d'ailleurs.

Nous avions reçu, un jour, la visite de deux de ces joyeux dilettantes, aventuriers disait-on autrefois, comme on en croise quelques-uns dans ces régions, drôles, sans grandes attaches, exerçant divers métiers, au gré des déplacements, des opportunités. Le premier, Victor, était également photographe, le deuxième, Charles, était à ce moment-là homme à tout faire du président Léon Mba. Si le président, ou quelqu'un de son entourage, avait un besoin urgent de quelque chose d'introuvable sur place, Charles prenait l'avion en partance pour l'Europe, faisait les achats présidentiels et, par la même occasion et le même budget, quelques achats personnels, traînait quelque peu dans un hôtel de luxe et ramenait les emplettes. Ils avaient déjeuné dans notre case et Charles nous avait relaté certaines anecdotes tout à fait comiques, relatives à ses fonctions. Je me doutais qu'il ne fallait certes pas regarder de trop près quant à leur authenticité réelle, mais elles avaient le mérite de ne pas engendrer la mélancolie, même si légèrement irrévérencieuses pour ses employeurs.

C'est ainsi qu'il évoqua pour nous une réception à la présidence, à laquelle participaient les membres du gouvernement, du corps diplomatique, et tout ce que la ville comptait comme personnages momentanément importants, en ces débuts d'indépendance. Les épouses de ces personnalités gouvernementales, arrivées à leur poste par d'indéfinissables opportunités, étaient encore souvent de braves villageoises, plus à l'aise dans le maniement du pilon à manioc que dans celui de la tasse de thé, C'était le cas de Pauline, l'épouse du président, et Pauline, parfois, oubliait qu'elle n'avait plus autour des reins le traditionnel pagne, mais une robe plutôt courte, en ces années-là, qui acceptait moins élégamment la position jambes ouvertes. C'était le cas ce jour-là et, discrètement, Monsieur le Président glissa quelques mots à l'oreille de Charles, lequel transmit directement à l'intéressée :

- Le patron a dit : Pauline, les cuisses !

Après le repas nous partîmes tous les quatre pour Ebel. Victor avait des acheteurs potentiels pour des objets M'Bwiti et il savait que ce village en détenait d'anciens et de fort beaux. La Land Rover s'arrêta tout près d'une case devant laquelle j'étais passée plusieurs fois, sans rien lui trouver de particulier. Et, pourtant, il s'agissait de la case du M'Bwiti. Un enfant partit à la recherche du chef du village et quand il fut trouvé, nous prîmes place sur des tabourets et la discussion s'engagea, d'abord sur des sujets secondaires, la route, le pont en construction, la nouvelle école et autre chantier forestier des environs, avant d'aborder les transactions. Le chef fit déposer, au milieu du cercle que nous formions, une caisse vide de lait gloria-en-poudre-premier-âge, emplie d'objets divers d'un âge tout à fait incertain pour moi.

Comment pouvait-on reconnaître dans ces masques, ces armes, ces sièges de petite taille, le vrai du faux, l'ancien du fabriqué la veille et vieilli dans la terre et la boue ? J'étais vraiment trop novice pour en juger et je le suis restée. Un objet africain me plaît par sa forme, son harmonie ou sa laideur, qui en fait justement sa beauté. J'ai envie de le regarder, de le toucher, qu'il soit authentique, c'est-à-dire ayant servi dans sa fonction première, ou fabriqué dans un but mercantile. Je suis hermétique à la différence, mais Victor semblait s'y connaître et, après avoir marchandé, en acheta plusieurs. Il ne restait plus qu'un tabouret en litige, fort beau d'ailleurs, que j'aurais volontiers acquis pour moi, si nous n'avions pas été aussi fauchés. Pourtant, le prix qu'en voulait le chef était ridiculement bas, au regard de ce qu'il serait revendu plus tard, même si cet objet était celui pour lequel il avait fait monter le plus haut les enchères. Et personne ne voulait céder. Pendant ce temps, les hommes chargeaient et enveloppaient les achats dans des chiffons, à l'arrière de la Land Rover. Par jeu, je discutais encore un moment avec le chef, sur le prix. On ne peut faire un bon marchandage que si l'on ne tient pas vraiment à ce pourquoi on discute. Là, ce n'était pas que j'y tenais car ce tabouret n'était pas pour moi. Aussi je marchandais comme un maquignon auvergnat et obtint, pour Victor, son siège.

L'HOPITAL DU DOCTEUR SCHWEIZER

Un jour, Claude, qui devait se rendre à Lambaréné, me proposa de l'accompagner. Il lui restait une place dans sa Land Rover. J'avais très envie de connaître l'hôpital du grand docteur. Quelques mois plus tôt, en septembre, j'avais, en quelque sorte, vécu sa mort au travers des nombreux concerts d'orgue que donnaient les églises de Strasbourg et rendaient ainsi hommage à l'illustre fils du pays. Au Gabon, on racontait que son ami, l'ancien évêque de Libreville, disait de lui : " en musique il est plus fort que moi, en théologie, nous nous valons, mais en médecine je ne sais pas qui est le meilleur ".  Et pourtant, Albert Schweitzer, qui reçut le prix Nobel de la Paix, avait été le premier médecin à comprendre que, dans ce pays, l'acceptation des soins, par les africains, ne pouvait se faire qu'en créant un environnement sécurisant, familier, c'est à dire, non sous la forme d'un grand hôpital de blanc, aseptisé, réglementaire, mais en plaçant les malades dans le village.

C'est pourquoi l'hôpital du grand docteur s'étalait dans une suite de cases basses, en dur pour la partie clinique, et de tout un désordre de cases traditionnelles, construites sur un terrain défriché sur lequel ne restaient que de grands arbres, les familles des malades, les soignants, poules, cochons, moutons, marmites et calebasses qui cohabitaient dans cet îlot de quelques hectares que sa singularité avait fait connaître du monde entier.

Bien sûr, Schweitzer ne comptait pas que des inconditionnels. Une jeune européenne, rencontrée quelque temps auparavant sur un chantier forestier, ne le portait pas précisément dans son cœur. Elle s'était faite accompagner, en pirogue, à l'hôpital, sur le point d'accoucher. L'hôpital était dépourvu d'électricité, le docteur n'en voulait pas. J'admirais le courage de cette femme, comme d'autres en brousse, qui passaient une grande partie de leur existence dans un coin isolé, au confort précaire, avec un univers réduit à une case en bois, à l'attente du retour de l'époux qui ne rentrait parfois chez lui que pour recommencer une cuite entamée la veille, le boy, la cuisine, le ravitaillement, les géraniums, les canas, un bref séjour dans la ville la plus proche de temps en temps et de longs congés métropolitains, tous les deux, trois, parfois quatre ans, avec des enfants qui arrivaient au hasard, meublaient l'ennui des années qui passaient, quelques émois amoureux parfois, qui alimentaient très vite les conversations. En Afrique tout, ou presque, arrive par se savoir. On pouvait voir la médiocrité dans ces vies étroites et monotones, presque superposables au métro-boulot-dodo. Mais je crois qu'il fallait aussi pas mal de courage dans cette sorte de renonciation. Les hommes, eux, avaient les dérivatifs du travail, les éternels et semblables discussions devant moult verres de cognac, pastis ou whisky, la chasse pour certains, le CFA mis de côté, les échappées devant d'autres verres, dans la capitale. Mais les femmes étaient murées dans un solitaire quotidien, dur, difficile, avec de petites joies à se fabriquer d'urgence pour ne pas dériver. J'admirais leur courage, mais leur vie me donnait froid dans le dos.

Cette jeune femme n'en était qu'à son premier séjour, au moment de sa maternité, et accorda toute sa confiance au bon docteur. Bon, assurément, mais qui en était resté à des concepts archaïques et vaguement machistes de l'accouchement. Elle passa trois jours dans des souffrances que chaque femme, devenue mère, peut imaginer. L'enfant ne venait pas et Schweizer s'obstinait à vouloir l'apaiser en lui répétant, d'un ton bourru, que : " c'était passé par là, ça sortirait par là ", pour finir par accepter que l'un de ses collaborateurs pratiquât une césarienne qui, dans ce cas, eût été nécessaire beaucoup plus tôt, l'enfant était mort.

Bien évidemment, il ne fallait pas lui parler du grand docteur, à elle ! Mais tout individu, même grand, a ses faiblesses. La fille du docteur Schweitzer nous reçut fort gentiment et accompagnée de Maria Kagendjik, ombre discrète et fidèle du médecin durant plusieurs décades, nous fit visiter les différentes parties de l'hôpital. Une vraie polyclinique ! Tout y était, des maladies du corps, comme celle de l'âme, chacun sur son petit bout de terrain. J'admirais les réparations que faisait le docteur Munch sur les plaies nécrosées dont sont souvent atteints les africains de brousse, plaies qui ne se refermaient pas, par manque de soins appropriés, ou une mauvaise défense de l'organisme, dues aux carences nutritionnelles et creusaient parfois de véritables cratères. Ces nécroses touchaient plus particulièrement les membres inférieurs. Je vis un malade dont le pied ne semblait plus tenir que par quelques millimètres de chair, au niveau de la cheville. Maria m'expliqua de quelle façon le docteur Munch essayait de réparer les dégâts. Elle me désigna le torse de l'homme sur lequel avait été formé une sorte de boudin de chair qui serait, le moment venu, détaché, ne laissant qu'une longue et mince cicatrice, et cette excroissance vivante serait alors greffée immédiatement dans la cavité créée dans la cheville, la comblant jusqu'à ce que, peu à peu, les tissus s'unissent.

Il y avait les lépreux, bien sûr, les premiers patients de l'hôpital. Nul ostracisme ! S'ils avaient leurs cases précises, ils circulaient librement, j'oserais dire, l'air heureux, aucune tristesse, aucune révolte dans leurs yeux et pour eux, être chez le " grand docteur ", soignés et nourris chaque soir, un toit pour dormir, représentait une petite part de bonheur, de luxe suprême, au regard de ce qu'ils auraient connu en restant dans leur village d'origine. Nous fûmes invités à partager le déjeuner de toute l'équipe médicale, dans la case qui servait de salle à manger. La présence d'Albert Schweitzer planait encore sur chaque objet. On s'attendait presque à voir surgir, dans la pénombre de la case, le vieil homme. Il avait reconstitué là, une salle à manger comme on aurait pu en trouver dans son village de Kaysersberg, lourd vaisselier de bois sombre, sièges à dossier ajourés, immense table rustique et odeur de cire. Son couvert était mis. Sa fille me désigna le siège, à la droite de la place vide. Curieuse impression, malgré l'attention qu'elle me témoignait, d'être assise à côté d'un absent, moi qui, toute ma vie, me suis partagée entre, d'un côté, les lumières, les paillettes, la fête et de l'autre, le dévouement aux malmenés de la terre, j'eus, ce jour-là, la tentation très forte, de rester en ce lieu, plus précisément d'apporter mon aide bénévole pendant les quelques mois que je savais devoir passer seule au Gabon, avant de rejoindre LD au Zaïre. Mais, quelques temps plus tard, devant la décision à prendre, me bourrant de remords, je choisis la ville comme lieu incontournable, avant de continuer ma route.

N'OUBLIEZ PAS LA PROCHAINE SEMAINE :

7 - SE RESIGNER AU VOL

Vint le temps de la grande dèche...

Date de dernière mise à jour : 10/09/2026

1 vote. Moyenne 5 sur 5.

Commentaires

  • Delarose

    1 Delarose Le 16/09/2026

    Ce voyage à Lambaréné, en compagnie d'un autre coopérant et de Marie France, fut une surprise qui me permit de mieux comprendre l'âme africaine et les aspirations des habitants du plus vieux continent, à l'origine du monde. Voici ce que j'écrivis dans mon premier ouvrage :
    " C’est à cette époque que je rencontre la fille du docteur Schweitzer. Profitant d’un voyage à Lambaréné, je me rends avec des amis sur les lieux mêmes où exerça le célèbre docteur, lauréat du prix Nobel de la paix. Lors d’un repas pris en commun, elle nous parle longuement de son père, de sa philosophie et de son amour pour les plus déshérités. Et, il en fallait beaucoup pour vivre au cœur de cette forêt inhospitalière, au service des plus pauvres. L’hôpital ressemble plus à une cour des miracles qu’à un véritable hôpital, tel que nous le connaissons dans nos pays civilisés. Les malades y vivent avec leur famille, leurs enfants, leurs animaux aussi. Tous apportent le réconfort à celui qui est hospitalisé, souvent pour des maladies graves comme la lèpre ou les ulcères. Schweitzer avait compris l’importance de ne pas séparer le malade de sa famille, le réconfort apporté étant aussi vital que les soins dispensés. Nous le comprenons dans nos pays depuis si peu de temps ! "

Ajouter un commentaire

Anti-spam