12 - RETOUR et NOUVEAU DEPART
Quel délice de pouvoir se glisser entre des draps frais et propres, avec cette bonne senteur de foin coupé qui composait le matelas. Les conforts de la brousse, s'ils offrent un certain plaisir primaire, ne sont vraiment confortables que revus et corrigés par Hollywood. Nous fîmes une courte étape à Boendé, pour rassembler vivres et matériels et nous repartîmes prospecter une autre rivière, plus au sud, la Salonga. On l'atteignait par le village de Watsi Kengo, à une trentaine de kilomètres de piste. Comme nous ne possédions aucun véhicule, il fallut attendre le départ d'un camion de commerce qui prenait cette route pour l'achat du café et du cacao et pouvait nous embarquer, nous et notre matériel. Pendant ce temps, le pilote ferait, avec les deux pirogues, le tour par la grande boucle de la rivière et nous rejoindrait, après trois ou quatre jours de navigation, selon le nombre de petits frères qu'il rencontrerait en cours de voyage.
Aucun européen ne vivait dans ce village composé d'une trentaine de cases, abritant les pêcheurs et leurs familles. Mais une case, libre et propre, tout au bord de la rivière, était réservée par les villageois, à l'européen de passage. Un sol de terre battue, soigneusement balayé, d'étroites couches de bambous, recouvertes d'une natte et, à l'entrée, un seau rempli d'eau sur laquelle nageaient une boîte de conserve vide et pas mal d'insectes. C'est cela, l'hospitalité africaine, simple, généreuse et spontanée, même si, ensuite, des bienfaits en nature ou en espèces sont attendus du blanc. Cette hospitalité, naturellement bienveillante, ne peut être niée. Je fis la connaissance des femmes et des enfants du village. Nous partagions leurs repas, la lenteur de leur rythme de vie, les soirées au coin du feu, images idylliques auxquelles s'ajoutaient mouches, taons et maringouins, ces obstinés petits moustiques silencieux qui s'acharnent sur les avant-bras et les chevilles, laissant des centaines de marques rouges et urticantes. En Afrique, ce ne sont pas les grosses bêtes les plus à craindre, mais les plus petites, vous rendant fou d'énervement lorsqu'elles vous choisissent comme cibles.
Je distribuais aspirine et nivaquine, désinfectais, soignais et pansais quelques plaies, ce dont les femmes me remerciaient en serrant entre leurs mains rudes mon avant-bras et en hochant la tête. Le village ne possédait aucun dispensaire et de simples médicaments étaient les bienvenus. Lorsque nous étions prêts à partir, les pirogues chargées, les villageois, tous présents, nous regardaient nous éloigner, faisant de larges signes de la main et je comprenais le désarroi du pauvre émigré, gagnant son argent en France, au milieu de la plus parfaite indifférence et du froid des rues et des cœurs.
Les eaux basses, les gavials abondaient dans cette rivière. Nous la remontions chaque jour jusqu'à ce que nous trouvions, en fin d'après-midi, soit un village composé de quelques cases, soit une clairière, pour y installer un camp sommaire. Le pilote faisait alors cuire le riz amené par nous et le poisson, pêché sur place. Poisson-riz, riz-poisson, les menus ne variaient guère et comme je ne suis pas une excitée, ni de l'un ni de l'autre, je ne faisais, au moins, pas de graisse inutile. Parfois, quand même, une fantaisie : poulet/manioc ou viande de chasse achetée à de rares colporteurs en pirogue qui vendaient leurs chargements hétéroclites de village en village. Nous ne nous chargions pas inutilement de vivre, le sel et le matériel étant prioritaires. Seulement du riz, des boîtes de lait, de sauce tomate, de thé, de flocons d'avoine. Le poisson était pourtant délicieux, enveloppé dans une large feuille, serrée par des fils d'osiers. Il cuisait lentement, sur les braises, gardant toute sa saveur, largement parfumé de pili-pili.
Après ces repas, nous vérifiions l'état des harpons et machettes, réservoir d'essence, hélice et bougies, et nous partions pour une nuit de chasse. Pendant un mois, nous avons ainsi progressé par petites étapes, sur la Salonga et la Yengué, rencontrant de moins en moins de villages et puis, plus du tout. Nous étions sur le territoire des kitawalistes, ce peuple du Zaïre vivant dans la plus complète autarcie. La seule dérogation à leur isolement, résidait dans l'achat de sel. Xénophobes et d'humeur plutôt belliqueuse, les autres habitants les évitaient.
Les crocos, jamais chassés dans ces rivières, ne considéraient pas la pirogue et le bruit du moteur comme des ennemis. Certaines nuits, nous étions tellement pris par la chasse, que les premières lueurs du jour nous surprenaient, alors qu'elles commençaient à napper la forêt, ciselant avec douceur l'imprécision des cimes.
Une nuit, un incident comique se produisit. J'avais repéré, avec ma lampe frontale, des yeux dont les écartements laissaient présager une bête de bonne dimension, vers laquelle le pilote se dirigeait, diminuant peu à peu les gaz, en approchant ce qui lui sembla probablement être des branches mortes, parallèles à l'animal. Brusquement, un choc, le choc contre une butte inattendue, mal perçue dans le faisceau de ma lampe torche aux piles affaiblies et, sur cette butte, haute d'un mètre cinquante à deux mètres, sœur Anne ne voyant rien venir, le croco qui, d'une foudroyante détente, plonge et atterrit dans la pirogue, tandis que tous les trois, dans la plus parfaite synchronisation, nous retrouvons dans l'eau, lui abandonnant la place. Au contact de l'eau, nos lampes s'éteignent et, dans la plus totale obscurité, nous entendons un autre plouf, avec des remous à nos côtés. La seconde suivante, nous avons réintégré l'intérieur de la pirogue, bien qu'il ne soit pas aisé de remonter dans ce genre d'embarcation à fond plat et bords arrondis.
Mais là, ce fut vite fait. Cet incident nous laissa dans un fou rire et grelottant. La nappe de brouillard à la surface nous avait fait mal évaluer la hauteur de la berge sur laquelle se trouvait le crocodile. Elle nous enveloppait maintenant et augmentait la sensation de froid, donnée par nos vêtements dégoulinants. Nous avons cependant séché et changé les piles de nos lampes et sommes repartis vers d'autres yeux. Mais, au bout d'une heure, plus aucune trace à l'horizon. Comme nous étions de plus en plus frigorifiés, nous sommes rentrés au campement. Finie, la chasse, pour cette nuit !
Nous regagnâmes Boendé au bout d'un mois. Des pêcheurs nous attendaient avec, chacun, leur petit lot de peaux roulées dans le sel, sans impatience, avec ce très africain manque de notion du temps.
Il s'avéra nécessaire de nous partager les lieux de travail. Nous ne pouvions partir chasser tous les deux. Il fallait que l'un de nous deux reste sur place pour les achats et les expéditions, mais aussi pour régler les nombreux problèmes administratifs qui commençaient à pointer le bout de leur nez, avec insistance. Les petits potentats du coin avaient vite flairé le bakchich, l'argent facile à tirer de blancs se mettant maintenant à commercialiser la peau des bêtes qui, depuis des lunes et des lunes, ne représentaient que viande ou déchirure de filet. Des décrets locaux fleurirent rapidement, nous enjoignant de payer telle ou telle taxe, tout à fait inédite. Pour cela, l'administration locale, tantôt celle du territoire, tantôt celle du district, de la sûreté ou encore du parquet, envoyait le lundi, jour de l'avion, l'un de ses agents, son papier, vingt cinq fois tamponné, dans la main, attendant l'argent sans lequel pas d'expédition possible. La législation sur la chasse aux crocodiles manquait de précision, les textes en vigueur spécifiaient seulement qu'il s'agissait d'un animal nuisible et, qu'à ce titre, sa capture restait tout à fait légale. C'était sans compter avec l'âme africaine et son sens aigu de ce qu'il y a éventuellement à soutirer au blanc, quelles que soient ses activités. Cela est dans l'ordre des choses et tout naturellement, le blanc est supposé détenir l'argent, et si argent il y a, il est normal de lui en soutirer ou d'essayer de lui en soutirer. Ceux qui ne connaissent pas l'Afrique, ceux qui n'en connaissent que le club Med ou encore ceux qui font de courts séjours d'études et ne croisent que des complets veston, occultent ces problèmes, sous le généreux mais utopique complexe du colonisateur. Pour ce qui nous préoccupait, les petits potentats locaux, ceux du territoire et ceux du district, semblaient bien décidés à pondre tout décret légaux ou illégaux, pouvant renflouer les caisses officielles ou de préférence officieuses, sans tenir compte des décisions du gouvernement central, bien éloigné, prolongeant ainsi tout naturellement les vieilles coutumes tribales. A chaque coin, son chef ! La notion de nationalisme était et reste toujours une notion totalement nébuleuse. Mais comme je l'ai entendu dire plus tard, par un membre du gouvernement d'un autre pays africain :
- " Vous avez mis des siècles à obtenir une forme de démocratie, vous ne voudriez pas que nous y arrivions en vingt ou trente ans ".
Avant de repartir sur les rivières, LD avait voulu prendre le vol suivant pour Kinshasa et faire les comptes avec Jack, qui ne nous donnait aucun signe de vie, malgré les récentes expéditions. Il n'y avait pas de banque au bout du chemin... Air Zaïre supprima, sans avertissement, le vol suivant par lequel il devait revenir. C'était le 31 décembre et je passais donc mon premier réveillon, solitaire. Je faisais l'apprentissage de la solitude et je m'apercevais que j'aimais cette solitude, qu'elle m'était même indispensable, par moment. Le soir du passage de l'ancienne à la nouvelle année, je m'étais installée sur la terrasse, toutes lampes éteintes. J'ai écouté la nuit, longtemps, longtemps, avec cet étrange sentiment de me trouver bien dans le moment présent, tout en me demandant pourquoi j'étais là et non pas ailleurs, ce sentiment de ne pas être là où je devais vraiment être.
Je n'étais, cependant, pas tout à fait seule. Depuis quelques jours, un petit compagnon, tout à fait charmant, avait fait son apparition dans la maison et surtout dans le jardin où il avait élu domicile, dans une cabane à sa dimension. Un petit singe roux, aux paupières claires, que les gamins du village m'avaient vendu, pour une somme dérisoire. Le petit mangabey était vif, curieux de tout, tendre et teigneux. Lui et moi, nous nous étions plus et adoptés au premier regard. Les singes, comme d'autres animaux, sont comme les enfants, il faut les laisser venir à soi, les laisser s'apprivoiser, vous sentir, vous adopter ou parfois vous rejeter. Il ne faut pas forcer leur attention, mais attendre leur approche. A son arrivée, j'avais attaché l'extrémité du lien, passé autour de ses pattes antérieures, au pied d'une chaise et je m'étais assise. Le petit singe m'avait observé du coin de l'œil, comme indifférent, avait tourné autour du siège, reniflé mes sandales, puis touché mes pieds, de ses petits doigts sombres et lisses, les retirant ensuite brusquement, comme s'il se fût brûlé. Après quelques danses autour du siège, il était venu se blottir contre mon ventre et avait commencé à me chercher les puces, signe que j'étais adoptée. Ce geste, chez les primates, est une marque d'intérêt, puce ou pas puce.
En brousse, la nuit est intensément vivante. Une symphonie avec des chœurs inamovibles, puis un duo ou un soliste qui perfectionnent cette beauté, toujours renouvelée et chaque soir différente.
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13 - LA PLANTATION D'HEVEAS.
À son retour, LD repartit sur les rivières et moi j'organisais mon travail à Boendé. Je fis la connaissance des européens de la région...