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ARRIVEE AU GABON
Après une escale à Fort-Lamy, le DC 8 avait atterri à Libreville, avec, en fond sonore, un concerto de Grieg que j'aimais, et voyais là comme un cadeau de bienvenue. Cadeau de bienvenue aussi, cet air chaud, épais, que je prenais en pleine figure, du haut de la passerelle. Moiteur enveloppante, tenace, continue, accentuée par les immenses lenteurs des services africains de douane et de police. Devant mes mouvements d'impatience, l'un des passagers, débarquant, me dit qu'avec le temps on s'habitue très bien à cette lenteur. Mais bien que j'aie pu l'apprécier tout aussi impatiemment et à de nombreuses reprises, je ne devais, hélas, jamais m'y habituer. J'étais un peu étourdie par le bruit, les odeurs, les bousculades et je n'apercevais pas celui qui allait devenir mon époux, devant cases et bambous réunis. Depuis, le Gabon et les pays voisins se sont dotés de rutilants aéroports climatisés, à la climatisation souvent pannée d'ailleurs, mais aucun de ceux-là ne posséderont le charme des premiers, construits en ces lieux, plutôt crasseux, mais à l'apparence de sous-préfecture et à l'atmosphère d'étuve, si bon enfant, émouvant en leur simplicité et leur histoire. On n'en était pas encore aux réalisations de prestige, orgueil de ces nouvelles nations. L'aéroport international m'apparaissait comme une sorte de grand hangar en béton, aux murs couleurs indéfinissables, sur lesquels se dentelaient des claustras à différentes hauteurs pour les aérations, avec une grande terrasse à l'étage. C'est cela qui faisait l'attraction, avec une vue immédiate sur la piste, les appareils et les passagers. On était loin des voies érotico suaves des annonces occidentales.
C'était un gargouillis inaudible que personne n'écoutait d'ailleurs. C'était aussi l'agitation et la nonchalance des femmes noires, étalées pieds nus dans l'omniprésente sandale Bata, bébés endormis, tête renversée, suant dans le dos de leur mère qui, de temps en temps, buste penché, se cambraient pour réajuster, d'un geste large, leur pagne. C'était aussi des enfants silencieux, lèvres entrouvertes, regard passif, gardant des montagnes de paniers, casseroles, baluchons et, luxe suprême, l'appareil de radio dont l'importance de la taille faisait la fierté de son propriétaire.
Pour l'heure, je restais pratiquement seule dans le grand hall déserté en quelques minutes, comme une salle de cinéma après le mot fin. Je me sentais dans la peau de l'émigrée, de toutes les émigrées de la terre. Je regardais les énormes ventilateurs, grotesques araignées descendant du plafond. On ne voyait pas très bien leur utilité et une phrase d'un quelconque roman noir dont l'action se déroulait en Amérique latine fit sourire ma mémoire : " des ventilateurs poussifs brassaient un air chaud et paresseux". Ici, également, ils faisaient ce qu'ils pouvaient, les braves, mais ils étaient tout aussi poussifs, en brassant l'air humide de la nuit africaine et moi je me liquéfiais sur place. Les bas, que je n'avais pas enlevés, collaient à mes jambes et mes vêtements semblaient rétrécir de plus en plus sur ma peau, me laissant bien loin des moins 17 degrés de la veille. Un couple d'Européens s'approcha de moi et me demanda :
- Etes-vous Marie France ?
- Oui, c'est moi, répondis-je.
- Votre fiancé, nous l'avons vu hier. Il nous a demandé de vous dire qu'il ne pouvait pas descendre vous chercher ici. Il n'y a qu'à attendre l'avion du lundi pour N'Djolé. Il sera sur la piste. Cela ira ?
- Euh, oui merci, savez-vous s'il m'a réservé une chambre dans un hôtel ?
- Il ne nous a rien dit, mais vous pouvez aller au relais aérien, c'est pas mal. Au revoir et bon séjour !
Et voilà, il n'y a qu'à ! Ben, oui, il n'y avait qu'à ! Sans désirer une arrivée en fanfare dans un pays inconnu, une ville inconnue, j'aurais quand même souhaité un accueil moins solitaire. Mais bon, il faudrait faire avec. A la sortie de l'aéroport, je fus assaillie par une horde de chauffeurs de taxi qui m'arrachèrent presque ma valise des mains.
- C'est moi Madame c'est moi ton chauffeur !
Je désignais au hasard l'un de ces volontaires du volant, surveillant d'un œil que mes bagages atterrissent bien dans le bon coffre. L'hôtel du roi Denis, plus tout neuf, faisait partie des relais aériens d'une chaîne d'hôtels qui avaient fleuri un peu partout dans les anciennes AEF et AOF, au cours des années 50. Là, ce n'était pas un ventilateur poussif, mais un climatiseur, poussé à l'extrême, qui faisait un bruit d'enfer, une véritable locomotive à lui tout seul, avec soubresauts, ratés, démarrages et hoquets. Je me débarrassais rapidement de mes vêtements et me glissais avec délices sous la douche, laissant couler longtemps sur mon corps et mon visage l'eau tiède, comme pour les libérer du froid, de la chaleur, mais aussi de la France et de mon adolescence, dans cette chambre sombre où les plaquages d'okoumé sur les murs se décollaient, la surface des meubles se gondolait. Je baissais le couvre-lit et le drap, éteignais la climatisation, plutôt la chaleur que le bruit, et m'affalais, épuisée de sommeil. Mes yeux se fermaient tout seuls. La nuit précédente dans le train, le vol, la moiteur, l'excitation, tout se dissolvait pour me laisser dans un délicieux bien-être. La valise, mes vêtements à suspendre, ce sera pour demain !
Ma première nuit africaine n'avait rien de vraiment exotique, mais j'en garde encore le souvenir un peu naïf d'un enivrant sentiment de liberté et je fis des rêves peuplés d'éléphants, d'arbres géants, de savanes, d'épineux, de fauves nonchalants, de fleurs sauvages, le tout dans un grand désordre. Le lendemain était un dimanche. Face à l'hôtel, l'océan ! Sur la plage des billes de bois échouées, laissant le temps et l'écume les ronger peu à peu. J'ai marché sur le sable, dans ce paysage de carte postale. Rien ne manquait : les cocotiers, le soleil à peine sorti de l'horizon, les gamins noirs, déguenillés et rigolards, puis je suis rentrée dans la ville calme et assoupie, comme toutes les villes du monde ce jour-là.
Cette ville paraissait en mutation, impression que ne donne aucune ville européenne, qu'elle soit belle ou laide, attachante ou sans âme. C'était curieux, cette sensation de " pas commencé ", de " pas fini ", pas vraiment de centre, mais plutôt plusieurs rues qui devaient, en semaine, être des petits centres commerciaux. Il y avait des immeubles neufs, hauts, en verre et béton, mais encore beaucoup de modestes et lourds immeubles du début de la colonisation à un ou deux étages avec des découpes géométriques, des aérations, seul moyen trouvé par les constructeurs pour amener l'air, avant la généralisation de l'électricité et la venue de la climatisation. Ils semblaient comme chaussés, sur leur première hauteur, de poussière latéritique rouge brune. A côté d'eux, posées là, de manière anarchique, de croulantes baraques en bois et tôles ondulées, aux abords envahis de ferrailles diverses, de casseroles émaillées, de vieux sièges défoncés de voitures ou de camions, de fûts rouillés et de toutes sortes de pièces de véhicules, cannibalisées, au milieu desquels évoluaient des africaines en pagnes couleurs d'automne et puis, au détour d'un rideau de buissons d'hibiscus ou de canas, émergeaient des maisons coloniales aux vastes vérandas, certaines sur pilotis, des rues presque des trottoirs.
Les cases d'européens suivaient celles des africains et se différenciaient par la végétation qui les entourait. Beaucoup de fleurs, d'arbustes dans ces jardins, mais de la terre battue pour les autres. Dans l'ensemble, cette ville semblait avoir besoin d'un grand coup de peinture. Devant les portails et les rideaux de fer tirés, somnolaient les inévitables sentinelles, ces indispensables gardiens des nuits et jours fériés. Ils passaient leur temps, assis sur des caisses ou allongés sur d'invraisemblables couches faites d'un amoncellement de plastiques, de cartons et de planches. A leur côté, chien fidèle, la précieuse machette ou encore un arc et des flèches. J'ai erré longtemps dans ma première ville africaine, silencieuse et déserte. Je prenais une rue qui m'attirait, puis une autre et encore une autre. Le soleil me ramena vers l'océan et le roi Denis.
A la réception, je demandais, au gabonais de service qui devait être un peu sénégalais par sa taille au-dessus de la moyenne de celle des gabonais plutôt trapus, des renseignements sur les horaires des vols pour N'Djolé. Il avait vraiment tout du groom d'opérette, avec son costume d'un rouge éclatant avec brandebourg et boutons dorés. Les serveurs, tout aussi folklos, étaient vêtus de larges blouses blanches, sous un court gilet noir, aux bords arrondis, d'un large pantalon de zouave et d'une chéchia rouge. Je traînaillais le reste de la journée, du lit à la fenêtre, lisant vaguement jusqu'à l'heure du dîner.
La salle à manger de l'hôtel était très animée et, à l'exception d'une table occupée par des africains, aux autres se tenaient des européens. Je me rendrai compte, plus tard, que le dimanche, étant le jour de congé des boys cuisiniers, les restaurants des villes ne manquent pas de clients à l'heure du dîner. Je les voyais, ces blancs, comme des bêtes étranges, si différents de leurs concitoyens métropolitains. Ils se connaissaient, se reconnaissaient, semblaient parler entre eux un langage d'initiés avec un je-ne-sais-quoi de supérieurement détaché, comme si leur vie représentait une vaste place des plaisirs. Les femmes donnaient l'impression d'être absolument sûres d'elles et de leur pouvoir de séduction, attentives à suivre la mode de près. Je les trouvais, même pour les moins belles ou les moins jeunes, pleines d'un charme assuré. Les hommes, eux, avaient une sorte d'aisance bavarde, autoritaire, de ceux qui, de toute évidence, n'ont que peu d'inquiétude pour leurs fins de mois, de ceux qui ont toujours de la matière à donner des ordres et à être satisfaits d'eux-mêmes. Masques, masques multiples et universels, masques devenus leur deuxième peau, mais que ma bonne humeur de ce soir-là me fit considérer avec indulgence et amusement. Assise devant cette salle de spectacle, je me fabriquais des pièces aux multiples personnages.
Le lundi matin je me fis conduire à l'aéroport, en taxi. Deux vols par semaine assuraient la liaison sur N'Djolé et je me retrouvais dans un petit monomoteur à deux places, coincée entre caisses de vivres fraiches et pièces de rechange. J'étais la seule passagère et le pilote avait vite repéré, à ma peau bien blanche, et probablement à un tas d'autres petits signes, que je débarquais et j'eus droit à des acrobaties qui me laissèrent sans émotion aucune. Moins on a pris l'avion, moins il inquiète ! Je prenais ce moyen de transport pour la seconde fois. Le vol durera un peu plus d'une heure. La forêt dense ressemblait, vue de là-haut, à une multitude de bottes de persil ; une main géante se serait amusée à serrer les unes contre les autres ces bottes pour un marché des dieux ! Un ciel gris lourd, un soleil voilé, puis j'aperçus un rectangle de terre rouge s'étirant le long du fleuve, sur une seule rive. Des maisons de poupées disséminées ça et là, de la latérite, de la tôle ondulée, ainsi se présenta à moi N'Djolé, ce gros village situé au nord-est de Lambaréné, sur l'Ogooué. Le pilote décrivit un large cercle au-dessus des tôles ondulées, dépassa le fleuve et atterrit sur la piste de terre, devant la cabane en contreplaqué, l'aérogare. LD m'attendait. Nous avons traversé le fleuve dans une pirogue et, curieusement, je me sentis aussitôt à l'aise dans ce genre d'embarcation que je devais utiliser souvent les mois et années suivantes.
La première personne que je vis, de l'autre côté du fleuve, fut, en haut de la butte, une petite femme frêle, sans âge, très blonde et très blanche, avec un sourire d'une grande bonté. Elle était venue à ma rencontre pour me souhaiter la bienvenue et me proposer de prendre un rafraîchissement dans ce très rustique hôtel restaurant, le seul du village, qu'elle tenait avec son mari et son fils. Les Tixier vivaient en Afrique depuis de nombreuses années et tout le monde savait que la bonne marche de l'établissement reposait sur cette femme fragile. Le père et le fils semblaient plus préoccupés par le contenu des bouteilles de l'endroit. Elle nous invita à partager leur repas du soir et nous renvoya gentiment, pensant que nous avions certainement le désir d'être seuls.
La case louée par LD était perchée sur une hauteur, au bord de la route qui partait du débarcadère et se perdait ensuite dans la brousse, avant de retrouver un autre village. Il devait y avoir une vingtaine d'européens et les cases se ressemblaient toutes, plus ou moins cubiques, sans étage et toujours ce sentiment d'inachevé, ressenti à Libreville. Certaines étaient peintes de couleurs à hurler, vert criard, mauve fin de deuil, rose hésitant entre la layette et le bonbon, et l'eau de framboise. La nôtre, nouvellement repeinte en blanc, se chaussait de touffes de citronnelle, ces longues herbes qui donnent une infusion délicieuse. La pièce principale dans laquelle on accédait directement, séparée en deux parties par des murets, comme la chambre du côté gauche, étaient sommairement meublées. Attenant à cette chambre, une grande pièce faisait office de salle d'eau. Mais, comme il n'y avait ni électricité ni eau courante, les sanitaires étaient réduits à leur plus simple expression. Sur l'une des poutres, des plaques de contreplaqué et une chaîne au bout de laquelle pendait un seau à fond troué, comme une grande passoire. Une corde actionnait un système de clapet et en tirant sur cette corde le sceau devenait un arrosoir. A l'usage, on s'aperçoit très vite qu'une douche prise avec ce matériel très simple est un vrai délice, on arrose une plus grande surface de peau qu'avec une petite dimension du genre téléphone. Dans la partie droite une pièce servait de cuisine sans évier et sans placard, avec un réfrigérateur à pétrole et une grande table de bois grossièrement rabotée, un réchaud à gaz, quelques casseroles, ustensiles, et l'inventaire se terminait là. A l'arrière de cette cuisine une grande pièce entièrement vide avec, dans un angle, un trou d'évacuation cerné d'un rebord pour la douche. Cette pièce servira surtout de boucherie. Depuis les ouvertures, on pouvait voir, en contrebas d'un jardin en pente douce, de rustiques cabinets constitués de quatre murs, d'un toit de planche, la tache sombre d'un marigot, des massifs de bambous, des femmes, des enfants, corps luisants, mousse jaunâtre sur eau brunasse.
Les jours suivants je ferai la connaissance des européens, tous français, résidant dans ce coin de brousse où ils avaient transporté, recréé leurs habitudes de France, remaniées version tropicale. Personnage clé composant la vie européenne de ces gros villages de brousse, à peu près les mêmes à quelques variantes près, le vieux blanc, un peu exclu, un peu solitaire, devenu plus africain que blanc, après toute une vie de petits commerces, de petites boutiques sombres, à la case envahie de parents proches ou lointains, de la compagne à la peau brune et de jeunes métisses, pieds nus, débraillés, débordant de santé, de rondeurs. Vu son âge, ce devait être la dernière fournée, une femme en remplaçant une autre, redonnant un temps peut-être, à cet homme, l'illusion d'une nouvelle vie. Des couples aussi, chargés de jeunes enfants, les grands restant à Libreville ou en France pour les études, gérants de magasin à tout vendre, SHO, SCOA, etc. Deux cases après la nôtre, un couple sans enfant. Le boy m'avait dit :
- Les blancs de là-bas, ils font souvent palabre !
Effectivement, de l'est arrivaient régulièrement des bruits confus et des éclats de voix. Ensuite, les inévitables célibataires de la coopération, venus, après leurs études, passer, de manière certainement plus attractive, leur service militaire, en s'occupant de défrichage, de constructions diverses. Le ou les célibataires d'occasion aussi, ceux pourvus d'une épouse légitime, mais vivant en France, lassée de l'Afrique ou du mari, ou peut-être des deux.
Note de Claude Delarose :
Je faisais partie de ces coopérants. Je contrôlais la construction d'une route en latérite sur 40 kilomètres et d'un pont. Quelle ne fut ma surprise de voir arriver en ce coin perdu de la foret équatoriale du Gabon, à plus de 200 kms de la capitale Libreville, une jeune fille de 18 ans, venue rejoindre son fiancé, ancien lieutenant de la légion étrangère, qui chassait le crocodile dans les environs de ce petit village perdu, au bord de l'Ogoué. Ensemble, nous allions vivre de passionnantes aventures que Marie France nous relate avec beaucoup de précisions et d'humour.
Ne manquez pas de découvrir la semaine prochaine des extraits de la suite de " L'Aventurière " :
3 - LA CHASSE A L'ELEPHANT
Avant mon arrivée, il avait été prévu une chasse à l'éléphant, pour le samedi suivant, pour me plonger dans la vraie vie africaine...
Date de dernière mise à jour : 26/08/2026
Commentaires
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1 Delarose Le 26/08/2026
Plus de cent personnes ont lu le premier article. Vous devriez être plus nombreux encore pour les articles suivants, si vous prenez le soin de parler de ce livre d'aventure vraiment unique.
Bonne découverte...
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