Du rêve à la réalité.

Malinowsky avait tourné et retourné son grand corps dans le lit. Il ne dormait plus. Son rêve l’avait tiré de ce grand sommeil  qui hante toutes les nuits des hommes et des femmes par sa cacophonie de langage, sa bruyante expiration de mots, de souvenirs, de langueurs, d’attentes inconsidérés, d’espoirs... Mais là, c’était différent : son rêve n’était pas un rêve ordinaire. Il avait le tissu des songes anciens qu'on lisait autrefois, dans les vieux textes de l’antiquité. Il s’était vu marcher, sous la nuit bleuie d’un lourd manteau d’étoiles palpitantes, comme abstrait et confus, dans un paysage de montagnes.

 Il avait soif et prit un verre d’eau sur la table, le goûta et rassembla son souvenir encore frais et vivant de cette montée d’étoiles en lui qui battaient dans ses veines et laissaient couler des larmes de rosée sur son front, naissant à la vie.

 Oui, il retrouvait ces montagnes de rêve et arrivait au détour d’un chemin phosphorescent et sinueux, au pied d’une cathédrale. Là, était assise sur les marches l'une de ces femmes anciennes qui rappellent les moires ou les marâtres, ou encore ces femmes âgées, si droites, qui bercent les souvenirs des enfants, si belles, si lumineuses pour nous dans nos regards saints d’enfants immatures, dans leur vêture noires à petits pois blancs, ceintes d’un tablier sombre, afin de ne pas effrayer les hommes des quartiers voisins qui pourraient avoir l’idée de les enlacer encore. Et cette femme là, l’observait, le dévisageait, alors qu’il était au moins à plus de cent mètres d’elle. C’était un poids que ce regard qui faisait ployer son âme comme si toute la cathédrale de sa masse, de son bloc solide, était entrée dans son corps ! 

Malinowsky passa sa langue sur sa bouche desséchée. Il sentait comme la grande acuité des étoiles dans ce regard qui l’interrogeait, sans comprendre la source de sa question. La nuit laissait passer quelques nuages blancs derrière la cathédrale et les marches un peu luisantes semblaient raconter qui était cette femme... Puis, bientôt, son insistance qui touchait son corps autant que son âme, proche et lointaine à la fois, lui fit penser qu’il y avait autre chose là, présent, seulement présent, mais où dans ce paysage ? Ce n’était pas facilement perceptible. C’était seulement une présence sans respiration, une présence qui emplissait tous le paysage, qui était dans un coin sombre sous les arbres noyés d’étoiles. Cette présence était dans un champ. C’était un  grand taureau noir. Et, de lui, semblait sortir toute la création : l’envol des oiseaux, le papillonnement des insectes, la montagne qui approchait, le ciel qui dévalait ses étoiles sur lui...

 C’était insensé pour Malinowsky,  mais on ne lutte pas avec un taureau noir qui semble le dictateur de nos petits conflits, de nos petits intérêts humains, quand à la nuit au coin des étoiles il  vient nous regarder, nous pousser d’une rebuffade d’esprit et où la grande et vieille dame sait planter son épée de regard dans nos côtes. Non, on ne discute pas avec ces deux forces qui semble dire : je suis là depuis toujours...

 La vieille Femme attendait et Malinowsky sentait son silence qui suintait en lui et parcourait tout son corps. Cet esprit là était vivant ! Plus que la réalité de tous les jours… Et le taureau noir lui semblait être son consort, son ami, son parèdre silencieux. Comme toujours, quand le mystère est trop grand, nous cherchons des résolutions et voulons balayer la vision. Après tout ce n’est qu’un rêve se dit Malinowsky ! Mais bientôt la femme se lève et lui dit : « Viens » ! Que faire à cet appel ? Elle entre dans l’église à peine éclairée. La grande place qui le sépare reste muette. Après, le rêve se suspend comme la libellule perçue puis disparue sur un voile de rideau. Il s’interrompt...

 Et Malinowsky oublie la vieille dame et le taureau. Il est heureux. La vie n’est pas désagréable et trois  années passent. Au terme de  ces années, vacancier il se promène dans les montagnes du sud de la France, près de l’Espagne. Au hasard d’une route une panne de voiture le surprend sur son chemin. C’est la nuit,  il est tard, plus de 11heures et pas un poste d’essence à la ronde. Malinowsky ne sait que faire. Il se dit qu’il va dormir là, lorsqu’il distingue dans ce paysage du Comminges un petit village. Il se dit que là, il trouvera de l’essence.

 La nuit avance son deuil moiré. Malinowsky marche en appréciant la douceur de la nuit d’été. Soudain, dans le champ où marchent les étoiles, que ne vit-il pas soudain ?  Un taureau noir ! Le rêve lui revient en pleine figure. Il commence à trembler intérieurement. Est-ce possible ?

Toute la montagne est là, pas sournoise, plantée comme une évidence, avec son taureau noir ! Il avance, se posant mille questions sur la signification de cette marche dans la nuit, loin de sa voiture... Il arrive dans le village, encore courbé par la vision du taureau. Et là, il débouche sur la grand place avec, au bout de celle-ci, la grande cathédrale portant son ombre sur la nuit, scintillante avec "une vieille dame assise sur les marches". En la voyant, il lui semble que son âme tombe devant son corps.

 Trop d’évidences nuisent à la raison et là il faut se taire. Oui, elle est là ! Seul dans la nuit, il est si tard,  il hèle la vieille dame et crie du bout de la place : « je suis en panne et ne sais pas où aller ». La dame lui répond : "tout est fermé ici !". Le vent souffle sur tous ces mots échangés et la nuit repose dans l’oeuf de son silence. Il se sent perdu, désarmé, rempli d’impuissance, puis tourne, en se déplaçant sur la place. Au bout de quelques temps il crie à la femme qui l'observe sans dire un mot : je vais dormir sur les marches de l’église ! Alors, après un long silence qui troue la nuit, elle  lui crie : "venez". Il approche et elle lui ouvre la porte de sa maison. Il entre dans une demeure simple. Elle tonne une seule petite phrase pleine de puissance : « vous ne pouviez dormir dehors devant l’église ! ».  Ce serait, pour elle, comme une offense. Elle déballe un  lit de camp, un  oreiller, des draps, une  couverture et lui dit : "vous allez dormir ici. Je ne veux pas que vous dormiez dehors". Elle lui sert un repas, puis part se coucher sans prononcer un seul autre mot.

 Malinowsky, devant l’étrangeté de ce mystère qui était en lui avant même qu’il ne fut né à ce jour, mystère qu’il avait connu par les puissances de la nuit, découvrait à la fois,  la vie, la prescience mais aussi l’amour désintéressé, noble, pur et candide de la vieille dame qui demeure dans le coin de tous nos coeurs. Cet immense amour d’une inconnue qui frappa à sa porte trois années plus tôt dans son lit trempé de la rosée d’étoiles lui avait dit :" je t’aime toujours, depuis la nuit des premiers temps du monde. Je suis la grande mère qui t’a donné la Vie.  Malinowsky était chanceux. Il comprit que les rêves étaient une science exacte,  mais si peu connue, si ténu était le langage derrière sa porte. Malinowsky ne le savait pas, mais il allait devenir un Pèlerin d’éternité, grâce à un petit rêve qui ne dura que quelques secondes dans sa vie d’adulte réfléchi...

 Pergsanti.

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